Dominique POIROT, carme déchaux

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Vivre sans vivre

 

L’ÂME peine pour voir Dieu

 

Comme Entreme donde no supe dont la forme est semblable, Jean de la Croix a vraisemblablement composé ces couplets qui commentent la létrille de trois vers lorsqu'il vivait proche de Thérèse de Jésus, entre 1572 et 1577, au grand couvent de l'Incarnation à Avila,. À cette même époque, Thérèse a elle-même composé des couplets à partir d'une létrille similaire. Dans ces huit strophes de sept vers, la glose chante et explique la tension de l'homme qui désire la plénitude de la vie avec Dieu et qui s'en voit privé par les limites mêmes de la condition temporelle et pécheresse. Seule la mort peut permettre la vision plénière de Dieu.

L'espérance qu'apporte le sacrement eucharistique ne fait qu'augmenter la souffrance de la privation. L'image du poisson, symbole du Christ et du chrétien, est parlante, ainsi que la finale, modulée et répétitive, des strophes.

Traduction nouvelle, dans le temps de l'avent 2000.

 

Je vis sans vraiment vivre en moi,

Car j’espère d’un tel désir

Que je meurs de ne pas mourir.

 

 

I

Dès lors, je ne vis plus en moi

Car je ne puis vivre sans Dieu ;

Si sans lui, sans moi, il n'est lieu,

Quel vivre en cela ce sera ?

De mille morts, il s'agira,

Puisque à la Vie même j’aspire

En mourant de ne pas mourir.

 

II

Cette vie que là moi je vis,

C'est une privation du vivre,

Et à mourir elle me livre

Afin de trouver vie en toi ;

Entends, mon Dieu, un tel constat :

Cette vie je ne veux quérir

Car je meurs de ne pas mourir.

 

III

Tant que je serai loin de toi,

Quelle vie pourrais-je donc avoir

Sinon la mort à recevoir,

La pire qui à jamais soit ?

Pitié je me fais donc à moi,

Puisque j’en suis à m’enhardir

De mourir de ne pas mourir.

 

IV

De l’eau, le poisson qui sort

N’est pas de secours tant privé,

La mort qui lui est infligée

Enfin le secourt de la mort ;

Quelle mort sera réconfort

Pour une vie en dépérir,

Si vivre plus, c’est plus mourir !

 

V

Quand je cherche un allégement

En te voyant au Sacrement,

Douloureux est mon sentiment

Car je manque d’enivrement ;

Tout fait accroître mon tourment,

Car te voir je ne puis quérir

Et je meurs de ne pas mourir.

 

Étant enfant, Jean a vu ce portrait dans l'église de Fontiveros

 

VI

Et si je suis en joie, Seigneur,

Dans l’espérance de te voir,

Que de te perdre j'ai pouvoir

Fait redoubler ma douleur ;

Vivant en si grande frayeur

Et espérant ce que j’aspire,

Je me meurs de ne pas mourir.

 

VII

Arrache-moi de cette mort,

Mon Dieu, et donne-moi la Vie ;

Ne me retiens pas asservie

Par ce lasso tellement fort ;

Pour te voir, vois mes efforts

Et le mal autant m’envahir,

Que je meurs de ne pas mourir !

 

VIII

Ma mort, je pleurerai déjà

Et je déplorerai ma Vie,

Tout le temps qu’ici-bas ravie,

En mes péchés demeurera.

Ô mon Dieu ! quand alors sera

Qu’en vérité, je pourrai dire :

Soit, je vis de ne pas mourir ?

 

 

 

 Vivo sin vivir en mi

et traduction littérale

 

Variation contemporaine

 

Index des poèmes de Jean

 

 

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