Saint Jean de la Croix, poète mystique
Pour la beauté des créatures
Quonques je ne me fourvoie,
Mais pour un je-ne-sais-quoi
Quon obtienne par aventure !
Naura pour meilleur objet
Saveur de bien qui est fini
Que de gâter le palais
Ayant fatigué lappétit ;
Et ainsi, en douce capture
Quonques je ne me fourvoie,
Mais pour un je-ne-sais-quoi
Qui se trouve par aventure
.
Le cur dont le fonds est fertile
Ne veut jamais sarrêter
Quand il peut encor passer,
Sinon dans le plus difficile ;
Son désir, rien ne le sature,
Et si haut monte sa foi
Quil goûte un je-ne-sais-quoi
Qui se trouve par aventure.
Celui dont lamour est souffrance,
De lêtre divin touché,
A le goût si transformé
Quen tout goût il a défaillance ;
Qui fait de la température,
A dégoût des mets quil voit
Et veut un je-ne-sais-quoi
Qui se trouve par aventure.
Tenez cela pour manifeste,
Que le goût reste en finale,
Car la cause dun tel mal
Est étrangère à tout le reste ;
Et ainsi, toute créature
Étrangère se perçoit,
Et goûte un je-ne-sais-quoi
Qui se trouve par aventure.
Car qui perçoit sa volonté
De Divinité touchée,
Ne peut en rester payé,
Sinon par la Divinité ;
Mais, la beauté de sa vêture
Ne se voyant que par foi,
Goûte-en un je-ne-sais-quoi
Qui se trouve par aventure.
Or, pour un être tant aimé,
Dites-moi : quelle douleur,
Puisquil nest même saveur
Parmi tous les êtres créés ;
Seulement, sans forme et figure
Et sans appui adéquat,
Là, goûte un je-ne-sais-quoi
Qui se trouve par aventure.
Ne pensez pas que lintérieur,
Qui détient grande richesse,
Trouve joie et allégresse
En ce qui donne ici saveur ;
Mais plus quen beauté de nature,
Quen ce qui fut, est, sera,
Il goûte un je-ne-sais-quoi
Qui se trouve par aventure.
Son souci est plus employé
Chez qui veut savantager,
En ce qui est à gagner
Quen ce qui est déjà gagné ;
Et ainsi, pour plus denvergure,
Moi, je voudrais toute fois
Sur-tout un je-ne-sais-quoi
Qui se trouve par aventure.
Pour tout ce qui par le sensible
Peut ici-bas se comprendre,
Et tout ce qui peut sentendre,
Du plus élevé accessible,
Pour grâce et beauté quil procure
Quonques je ne me fourvoie,
Mais pour un je-ne-sais-quoi,
Qui se trouve par aventure.
Jean de la Croix compose cette glose sur la beauté à Grenade. Le couvent est situé dans la cadre d'une nature splendide, face à la Sierra Nevada. Jean chante l'unique beauté de Dieu, qu'aucune autre beauté ne peut surpasser et qui ne doit pas égarer le chercheur d'absolu. Expérience esthétique par excellence, infiniment respectueuse de l'absence de Dieu. Les neuf strophes décrivent les attraits et les déceptions qu'apportent les beautés passagères des créatures ; elles ne font qu'attiser le désir de la beauté de Dieu lui-même, leur auteur. Les finales répétitives et modulées des strophes sont à remarquer ; elles sont dailleurs en italiques dans les premiers manuscrits.
De même que la création poétique de Jean de la Croix est à situer dans sa vie, sa spiritualité sorigine chez le poète mystique.
Cour des Lions de l'Alhambra
Sa vie
Il est très parlant de chercher et trouver dans le contexte même de la vie de Jean de la Croix sa création poétique. Jean de Yepes né en 1542 à Fontiveros, bourg du plateau de Haute Castille, dans un foyer désargenté par mésalliance. Il na que deux ans lorsque son père meurt. Son enfance et sa jeunesse sont celles des pauvres de la paroisse. Il est remarqué pour sa piété, sa générosité et son intelligence, ce qui lui permet dacquérir une culture humaniste. Francisco, le frère aîné de 12 ans, qui fonde famille, demeurera son confident toute sa vie. Alors que Catalina sa mère est venue sinstaller à Médina del Campo, il entre à 21 ans au noviciat des Carmes et fait ses études scolastiques à lUniversité de Salamanque. Au moment de son ordination sacerdotale, il rencontre Thérèse de Jésus qui lentraîne dans la réforme de lOrdre. Mais tout ce quil vit est au service de " lunion de lâme avec Dieu par amour ".
La création poétique
Lensemble des textes poétiques de saint Jean de la Croix qui nous est parvenu livre une uvre assez brève, neuf cent quatre-vingt dix neuf vers. Ces textes relèvent de différents genres : toujours mystiques, tout à la fois lyriques et didactiques. Jean pratique cet art de quatre manières. La plus brillante est incontestablement celle des canciónes, les cinq poèmes : lhendécasyllabe introduit par les octosyllabes apporte une vive musicalité ; cette versification en castillan est une reprise de la forme employée par Juan Boscán (1490 1550) qui publia un recueil de tels poèmes profanes ; Jean indique lui-même cet emprunt en marge du texte de ¡ Oh llama de amor viva [Ô flamme par amour vive ] ; Boscán pratique cette nouveauté à lécole de son ami Garcilaso de la Vega (1503 - 1536) qui vécut à Tolède. Vient ensuite la manière des coplas et glosa, les cinq gloses : ensembles de trois à neuf strophes doctosyllabes qui commentent un tercet ou quatrain dont un vers, ou plusieurs, est repris en finale de chaque strophe. Puis les romances, dix romances - au masculin -, selon une forme populaire et moyenâgeuse qui facilite la mémorisation, récitatifs faits densembles doctosyllabes assonancés par pairs et impairs. Enfin celle simple des letrillas : les versos, les vers au bas du Monte Perfecto, et deux ou trois sonnets dont la paternité nest pas toujours établie.
Les frères P. et Y. Hébert, protestants, qui éditèrent en 1962 une traduction française des poèmes, étudient la versification utilisée par Jean dans le texte espagnol. Ils analysent particulièrement les rimes : " 1) Sur la rime. Rimes à finale fortes et rimes à finale faible ; prédominance et variété des rimes à finale faible ; genres où tous les vers sont à finales faibles, en particulier les poèmes majeurs
[En una noche oscura... Adonde te escondiste ¡ Oh llama de amor viva...] ; genres où certains vers sont à finale forte, les autres à finale faible, et où s'établit une équivalence métrique entre les vers des eux catégories, par exemple des poèmes à refrain, tel et Entreme donde no supe ; les deux sortes principales de finales faibles : celles qui s'achèvent sur leur voyelle, ou bien cette voyelle est suivie d'une consonne. 2) Vers utilisés. L'endécasyllabe, vers très classique à finale faible utilisé dans les trois poèmes majeurs, l'heptasyllabe à finale faible associé à l'endécasyllabe, l'heptasyllabe à finale forte, l'octosyllabe à finale faible utilisé dans les trois poèmes à refrain, le pentasyllabe à finale faible du refrain : Que bien sé yo la fonte. Nos auteurs appliquent ces données à l'analyse des poèmes de jean de la Croix " [Cité par André Bord dans Variations autour de la poésie, Hommage à Bernard Sesé, p. 92 PUBLIDIX 2001].Selon les témoignages de lépoque où Jean vécu ou la teneur des textes eux-mêmes, ont peut déduire le moment où il les a composés. Il est des plus probable qu'il a ainsi composé les deux gloses Vivo sin vivir en mí [Je vis sans plus vivre en moi ] et Entreme donde no supe [Jentrai où je ne savais ] lorsquil vivait dans lenceinte du grand couvent de lIncarnation, proche de Thérèse de Jésus et des religieuses, de 1572 à 1577. On trouve chez Thérèse de Jésus une composition analogue à partir dun tercet Vivo sin vivir en mí et leurs échanges sur lextase sont connus. Ces deux gloses sont tout à fait identiques de forme. Dans la première, avec un minimum de langage religieux, Jean traduit la tension existentielle entre le désir de vivre pleinement de Dieu et la nécessité de quitter la vie présente devenue comme une mort ; dune manière pathétique, il rapporte une expérience profondément humaine. Dans la seconde, de type hermétique mais aussi didactique, Jean relate lexpérience étrange de lessence divine, au-delà de tout savoir.
Cest durant sa mise au secret par les frères de lOrdre au couvent de Tolède, de décembre 1577 à Août 1578, que Jean est vraiment inspiré et que son génie poétique trouve toute sa mesure. Lépreuve du cachot aura été pour lui une nouvelle naissance. Dans la mouvance du cycle liturgique, alors quil est opprimé et dépossédé de tout secours religieux, son génie sexprime. Durant le temps de lAvent et de Noël, il compose les romances : à partir du Commencement de lÉvangile selon saint Jean, il conte lhistoire sainte ; En el principio moraba [Dans le principe demeurait...] elle naît de la contemplation de la vie en Dieu, celle du Fils, dans le Père et leur commun Amour, jusquà lincarnation et la nativité. Lamour de Dieu est montré avec beaucoup dhumanité en neuf séquences, suivies dun romance de lexil qui est aussi le sien, sinspirant du psaume Super fulmina Babilonis. En carême et durant le temps pascal, germe en lui le poème Adonde te escondiste [En quel lieu tes-tu caché ] fruit merveilleux de sa méditation du Cantique des cantiques quil a mémorisé en grande partie auparavant. Lallégorie symbolique de lamour de lhomme et de la femme chante dans lunivers et en sa propre vie lhistoire de lamour divin. La mise en scène lapparente à une mythologie pastorale. Il complétera plus tard les trente et une strophes de type pleinement hermétique. Alors quil entend de son cachot les bruissements du Tage, au temps de la Pentecôte, de la Trinité et du Corps du Christ quil ne peut fêter, il compose cet autre poème plus lyrique encore, mais théologique celui-là Que bien sé yo la fonte que mana y corre,/ aunque es de noche [Je sais bien la fontaine qui coule et bruit,/ Encor que ce soit de nuit]. Limage lancinante des flots porte sa contemplation du mystère de Dieu, Père, Fils et Esprit saint, récapitulé dans le pain de vie dont il est privé.
Dans la suite de son évasion du cachot de Tolède, au lendemain de lAssomption 1578, Jean crée le poème de type hermétique En una noche oscura [Durant une nuit obscure ] le plus parfait littérairement, mais aussi le plus complet pour son évocation de lensemble de lexpérience mystique. La nuit tombée, une femme, lamante - lâme -, mais aussi lhumanité, sesquive vers la terrasse de sa maison, à la recherche de son bien-aimé (les quatre premières strophes) ; guidée par un seul rai, elle trouve enfin dans la rencontre le repos de lamour (les quatre dernières). Au cur de la nuit, la lumière de lamour mène à lapaisement. Laventure nocturne de lemprisonnement et indicible de son âme font place à lexpérience amoureuse : Jean lentend se murmurer en lui avec vaillance et tendresse. Il y a été envoyé en Andalousie. Là, dans la maturité, il donnera toute sa mesure.
Trois ajouts seront apportés plus tard au poème, dans la même forme Adonde te escondiste
: les cinq dernières strophes Gocémonos, amado,/ y vámonos a uer en tu hermosura [Bien-Aimé, sesjouissant/ Allons ensemble nous voir en ta beauté ] puis les trois strophes précédentes Escóndete, carillo,/ y mira con tu haz a las montañas [Tiens-toi caché, doux Ami,/ Et regarde avec ta face les montagnes ] et la strophe onzième Descubre tu presencia,/ y máteme tu vista y hermosura [Découvre-moi ta présence,/ Et que me tue la vision de ta beauté !]. Ces ajouts disent aussi chacun une expérience spirituelle : la beauté, le retrait, la présence amoureuse de Dieu en sa beauté.À Grenade, le couvent est situé dans le haut de la ville maure et face à la Sierra Nevada. Cest là que Jean rédige Traités et Commentaires. De 1582 à 1591, saidant du Boscán comme il le rappelle par son annotation, il écrit ¡ Oh llama de amor viva/ que tiernamente hier/ de mi alma en el más profundo centro ! [Ô flamme par amour vive/ Qui blesses de ta tendresse/ Mon âme dans son centre le plus profond !] pour Ana de Peñalosa et dans loraison. Le poème est encore de type hermétique. Mais cest lamour divin qui mène la fête au centre de lâme. Avec sublimité, les images de la bûche enflammée et de la fraîcheur du souffle interprètent sa douceur ardente.
À Grenade aussi, avec une expérience apostolique des plus intense, Jean exprime une perception très forte de lévangélisation par le poème du jeune berger Un pastorcico solo está penado [Un jeune pâtre seul est dans la tristesse..]. Le poème pastoral est encore de type hermétique. Mais le sens caché et mystique est clair : lamour du jeune berger est bafoué par sa compagne. Il pleure, non pas de la souffrance daimer, mais du mépris que rencontre son amour.
À Grenade encore, Jean compose trois gloses Tras de un amoroso lance [Dun élan amoureux en quête ] Sin arrimo y con arrimo [Sans arrimage et arrimé ] et comme nous lavons rapporté en commençant ce texte Por toda la hermosura [Pour la beauté des créatures/ Quonques je ne me fourvoie,/ Mais pour un je-ne-sais-quoi/ Quon obtienne par aventure !] Les trois gloses sont de type hermétique et a lo divino. La première sapparente à la mythologie pastorale ; elle met en scène la pratique de la chasse au faucon dans lamour courtois ; elle décrit le geste précis de loraison qui atteint Dieu. La seconde exploite limage subtile de larrimage dans la forme de loxymoron ; elle pointe vers la liberté du croyant, mais lamour appelle lui-même les vertus théologales de foi et despérance qui permettent au navire de voguer vers le port. La dernière reprend donc ce thème devenu le plus cher à Jean : la beauté, vécue sous le mode dun je-ne-sais-quoi, qui mène seule à la divinité.
À Grenade enfin ont été rédigé les vers, enchâssés dans le dessin du Monte Perfecto, Para venir a gustarlo todo [Pour arriver à goûter tout,/ ne désire avoir goût en rien ;/ pour arriver à posséder tout, / ne désire posséder quelque chose en rien] ; " nada per todo " ,le rien pour le tout, qui prendront place dans La Montée du Mont-Carmel (MC1, 13) .
Il est plus difficile de situer la composition dans les temps et lieux de ces deux autres lettrilles Navideña [Cest du Verbe divin/ Que la Vierge est empreinte;/ Elle vient au chemin,/ Ouvre-lui ton enceinte...] et Suma de perfección [Oubli dans les choses créées,/ Souvenir de leur Créateur,/ Attention à son intérieur,/ Et être aimant du bien-aimé]. Ces quatrains nappellent pas de développement. La première
" Fin dannée " pose la question : alors que cest lhiver, qui accueillera la femme enceinte à la veille de Noël ? Il y va de laccueil de Dieu. La seconde sintitule ordinairement : Somme et résumé de la perfection. Elle résume le message damour du poète mystique.Jean de la Croix indique plusieurs fois que Traités et Commentaires ne sont là que pour aider à entrer plus avant dans la poésie ; et de toutes les manières à y revenir. Le texte explicatif, par la richesse des images et de la sonorité, est lui-même souvent lyrique.
Marginalisé à lintérieur même de la réforme, en 1591 il se retire dans la solitude de La Peñuela, vivant de La vive Flamme damour, de la fidélité de quelques frères et de quelques surs et surtout de la pure amitié dAna de Peñalosa qui était veuve et pour laquelle il a rédigé ce texte le plus lyrique.
Refusant la prière des agonisants ce 14 décembre, il se fait relire le Cantique des cantiques. Il a 49 ans.
Sa spiritualité
Les enseignements de Jean de la Croix, passés dans le recueil de ses écrits qui peuvent heureusement être présentés en un seul volume, sont issus de son expérience dhomme de Dieu. Et cette expérience renvoie tout évidemment à celle du poète.
Le terme " spirituel " recèle des sens différents. Jean nemploie pas le terme " spiritualité " comme nous le faisons dans notre langage , encore moins quil nemployait le terme " mystique ".
Le spirituel est pour lui situé dans lensemble de lexpérience humaine. Lâme, que nous pouvons traduire aisément par " personne " et quelquefois par " humanité " sexprime en ses deux parties, sensible et spirituelle. Lâme sensible sexprime par les cinq sens (louïe, la vue, lodorat, le goût et le toucher) et par les quatre passions (joie et tristesse dans le présent, crainte et espérance devant lavenir), lâme spirituelle sexprime par la médiation des trois puissances (lentendement, la mémoire et la volonté) ; plus fondamentalement, lhomme est mu par deux passions : le concupiscible (pulsion de désir) et lirascible (agressivité), et en son centre est la substance de lâme. Sensible et spirituel ne se meuvent pas lun sans lautre.
Pour que chacun puisse sy retrouver, Jean de la Croix décrit le chemin spirituel, lui-même précédé du chemin de la vertu. Dieu est le Tout-Autre, le Christ est le maître quil faut toujours mieux connaître pour agir en notre vie comme il le ferait lui-même. Haute est la montagne de la perfection, profonde la nuit à traverser pour parvenir au sommet. Pour déployer sa pensée, Jean emprunte cette anthropologie. Il a lart de reprendre catégories traditionnelles et universelles pour exprimer une pensée très personnelle et parfois en montrer linutilité ; purification, contemplation et illumination, " union de lâme avec Dieu par amour " sont comme des étapes, mais nos effort doivent faire place à luvre même de Dieu. Il nous faut ainsi passer de la méditation à la contemplation, de lactivité à la passivité, du sens à lesprit. LEsprit saint est le véritable guide. Animé par les vertus théologales, la foi, lespérance et la charité, lâme parvient plus rapidement et avec moins de souffrance à lobscure contemplation ; elle y trouve le repos. La " déité " certes donne sens au chemin spirituel ; cest dans la fine pointe de lesprit que Dieu, par lEsprit saint, se communique. La personne toute entière est appelée à chanter lAmour. Humilité et charité seront les critères de la vérité.
Deux thèmes majeurs peuvent être mis ici en exergue pour montrer loriginalité de son message, tels quils apparaissent dans le poème En una noche oscura : la nuit en les quatre premières strophes et lamour en les quatre dernières..
Parlant de lindicible aventure, Jean motive lemploi du symbolisme de la nuit pour deux causes : le sensible et le spirituel en lhomme et trois raisons : la nature elle-même, Dieu, le tout-autre, et la foi en lentendement humain. Après Que bien sé yo la fonte que mana y corre,/ aunque es de noche et En una noche oscura , ainsi que tout au long des Commentaires et Traités, dans la vive Flamme damour, Jean commente : " Mon sens et ses profondeurs,/ Auparavant aveugle et sombre,/ En singulière excellence/ Donne à la fois chaleur, lumière au Bien-Aimé Lâme nous dit ici quavant davoir atteint la précieuse union divine, son sens était plongé dans lombre sous ces deux rapports. Effectivement, tant que le Seigneur na pas dit : Fiat Lux ! (Gn 1, 3) les ténèbres régnaient sur la face de labîme (Gn 1, 2), cest-à-dire les profondeurs du sens "
Le but du guide spirituel sera daider le disciple à parvenir rapidement à lobscure contemplation, à entrer dans la nuit de la passivité où Dieu mène le changement.
La rencontre dans la nuit est une expérience amoureuse de Dieu : dans la nuit est vécue " lunion de lâme avec Dieu par amour ". Désir et réalisation se donnent en lhumain. Cest le thème de lalliance dans lhistoire sainte. Filiation et épousailles dans le Fils de Dieu et le fils de lhomme, transformation et divinisation de lhomme en Dieu, selon la marche de Dieu et celle de chaque âme. En Dieu, cest fait. Dieu est Amour, là est notre origine et notre identité, tel que le chantent les Romances, venant guérir la grande blessure de lexil que chacun porte avec lui dès sa naissance.
Le poète mystique
Jean de la Croix avec une souveraine liberté intérieure est devenu le Docteur mystique. Nous pouvons être avec confiance de ses disciples à la suite du Christ.
Thomas Merton (1915-1968), disciple moderne de saint Jean, a porté dans sa jeunesse ce jugement sur la langue espagnole : " Il me semble quaprès le latin, il nexiste pas de langue aussi adaptée à la prière et aussi faite pour parler de Dieu ; à la fois forte et souple, la langue espagnole a cependant cette acuité, cette dureté qui lui donne la précision quexige le vrai mysticisme ; et cependant, elle est douce comme le veut la dévotion ; elle est courtoise, suppliante et élégante, et se prête étonnamment peu à la sentimentalité. Lespagnol possède un peu de lintellectualité du français, sans en avoir la froideur ; il ne surabonde jamais en mélodies féminines comme litalien. Même sur les lèvres dune femme, lespagnol nest jamais faible, jamais sentimental Puis je rentrais lire Maritain ou sainte Thérèse jusqu au déjeuner. " (La nuit privée détoiles, Club des libraires de France, pages 250-251). Ce jugement de Thomas Merton peut commencer à nous convaincre si nécessaire, nous français, puisant dans une culture européenne commune.
Mais limportant est lexpression poétique elle-même, lemploi dimages pour lindicible : montagne, nuit, bûche enflammée, amour et beaucoup dautre : lunivers entier est invité à chanter lexpérience divine. Jean sen explique dans le Prologue du Cantique spirituel : " LEsprit nous aide dans notre faiblesse par des gémissements ineffables ce que nous sommes incapables de bien comprendre et par conséquent de manifester. Qui pourra mettre sur le papier Personne, même pas celles en qui cela se passe De là vient quelles emploient des figures, des comparaisons, des similitudes pour épancher quelque chose de ce quelles goûtent Ces similitudes, si elles ne sont pas lues dans la simplicité de lesprit damour et dintelligence qui les remplit, sembleront folie plutôt que discours sensés cf. Le Cantique des cantiques "
Ainsi lexpérience spirituelle prend le chemin du recueillement pour en être transformé. Dans le livre trois de la Montée qui traite de la nuit de la mémoire, Jean explique : " Parle, Seigneur, ton serviteur écoute Celui qui entra corporellement, les portes fermées, dans le lieu où étaient ses disciples et leur donna la paix, sans quils pussent sexpliquer ce que ce pouvait être, celui-là entrera spirituellement Elle tenait fermées à toute connaissance les portes de sa mémoire, de son entendement et de sa volonté. Ces puissances seront inondées dune paix qui coulera sur elle comme un fleuve. Elle se trouvera affranchie des craintes, des inquiétudes, des troubles, des ténèbres Quelle prie avec ferveur car son bonheur est proche. "
Retenons trois repères de lexpérience poétique et mystique : Lunité de la vie, la liberté intérieure, la perception de la beauté.
La cohérence de sa pensée reflète celle de sa vie, faite déquilibre, de simplicité de bonté. Dans un seul passage de ses Écrits, une page, lon retrouve toute sa pensée : un seul passage dit le tout, tel léchantillon dun tissu. Par exemple, lardeur, le plus difficile, demandé au commençant, lui-même la vécu.
Il a manifesté sa liberté intérieure dans lemploi du langage pour parler dexpérience mystique, alors la symbolique nuptiale pouvait apparaître suspect. Des dénonciations à ce sujet dans les milieux fréquentés par Jean existent dans les archives. Il voit lunivers et sa vie dun regard purifié. Sa liberté intérieure apparaît évidemment dans ses choix pour la réforme et lorsquil se trouve marginalisé à lintérieur même de cette réforme à la fin de sa vie. Il a su assumer lépreuve ou sen protéger comme il lécrit à Ana de Peñalosa.
Par sa sensibilité et sa poésie mystique, il entrevoit la beauté de Dieu et de lunivers en Dieu. Les passage explicites de ses Écrits ne manquent pas. Por toda la hermosura un no se que [Pour la beauté des créatures/ Quonques je ne me fourvoie,/ Mais pour un je-ne-sais-quoi/ Quon obtienne par aventure !] Il nous est rapporté que sentretenant avec une jeune sur du carmel de Béas, Françoise de la Mère de Dieu, il lui demandait ce qui se passait dans son oraison. Elle répondit quelle pensait à la beauté de Dieu. Il revint le lendemain avec les cinq dernière strophe qui seront commentées merveilleusement dans le cantique spirituel. Gocémonos, amado,/ y vámonos a uer en tu hermosura [Bien-Aimé, sesjouissant/ Allons ensemble nous voir en ta beauté ]
" Faisons en sorte que par lexercice de lamour nous en arrivions à nous voir en ta beauté, au sein de léternelle vie : Que je sois tellement transformée en ta beauté, que je te devienne semblable, en sorte que, nous contemplant lun lautre, chacun de nous voie dans lautre sa propre beauté, qui ne sera que ta seule beauté, mon Bien-Aimé. Ainsi je me verrai dans ta beauté et tu me verras dans ta beauté. Ainsi, dans ta beauté je paraîtrai toi-même et tu paraîtras moi-même. Ma beauté sera ta beauté, et ta beauté sera ma beauté. Je serai toi-même dans ta beauté, et tu seras moi-même dans ta beauté, parce que ta beauté sera ma beauté. Et ainsi, je serai toi-même dans ta beauté, et tu seras moi-même dans ta beauté, parce que ta beauté sera ma beauté. Et il sera vrai de dire que nous nous verrons lu dans lautre dans ta beauté.
Telle est ladoption des enfants de Dieu Tout ce qui est à moi est à toi, et tout ce qui est à toi est à moi (Jn17, 10) Lâme ne peut se voir dans la beauté de Dieu et y trouver la ressemblance avec lui quen se transformant dans la sagesse de Dieu Lâme vraiment altérée de la sagesse veut dabord pénétrer plus avant dans lépaisseur de la croix, qui est le chemin de la vie (Mt 7, 14) "
Ces strophes répondaient à la strophe qui interrogeait lunivers et sa beauté dans sa recherche de Dieu au début du Cantique :
La demande aux créatures :
IV
Ô forêts, sombres fourrés,
Plantations de la main de mon Bien-Aimé !
Ô espaces verts des prés
De tant de fleurs parsemés !
Dites-moi sil a laissé sa renommée.
La réponse des créatures :
V
Mille grâces il répandait
Dans ces bocages quen hâte il traversait ;
Alors il les regardait,
Son visage paraissait ;
Revêtus de sa beauté, il les laissait.
" Le Fils de Dieu est la splendeur de sa gloire et la figure de sa substance (He 1, 3). Dieu a regardé toute choses par la figure de son Fils, il leur a donné lêtre, la beauté et les dons naturels qui les rendent achevées et parfaites : Dieu vit toutes les choses quil avait faites, et elles étaient très bonnes (Gn 1, 31) cette seul figure de son Fils les a revêtues de beauté, leur a communiqué lêtre surnaturel lors de lIncarnation du Verbe. Dieu alors éleva lhomme à une beauté divine, et par lhomme toutes les créatures Le Fils de Dieu nous a dit : Si je suis élevé de terre, jattirerai tout à moi (Jn12, 32). Ainsi, par les sublimes mystères de lIncarnation de son Fils et de sa Résurrection selon la chair, le Père na pas seulement donné aux créatures une beauté partielle, il les a entièrement revêtues de Beauté. "