La liberté du poète

 

¡ oh dichosa ventura !

 

 

Ce texte a été rédigé en premier pour l'Hommage à Bernard Sesé. Les premiers et derniers paragraphes ont été ici modifié." La liberté du poète ¡ O dichosa ventura !" dans VARIATIONS AUTOUR DE LA POÉSIE, Hommage à Bernard Sesé, L. Publidix, Nanterre, 2001 

 

Les poètes rêvent. Les rêves ne disent-ils pas la vie ? Avec la magie des mots, ils en expriment l’indicible. La mise en forme du rêve par le poème va de la spontanéité de la création au dur labeur de la construction avec les mots. Mais en poursuivant leur rêve, les poètes engendrent le monde dans lequel ils évoluent librement. Toute épreuve trouve alors pour eux son issue. Leur liberté intérieure leur donne la force de surmonter les chocs de l’existence. La mort elle-même se perçoit comme liberté suprême, libération de la prison du corps, évasion et sortie des conditionnements. Aussi, c’est avec une sereine liberté que les poètes évoluent dans leur monde. Ils n’ont alors d’autres contraintes que celles qu’ils s’imposent. Ils se rencontrent par-delà les limites de l’espace et du temps dans un même univers où le divin est lové dans l’humain. Déjà la musicalité de la langue supprime toute frontière, mais le lyrisme de l’indicible dans le jeu du verbe permet ainsi une mystérieuse communication avec l’indicible divin.

Il me revient quelquefois en mémoire un moment précis de mon enfance - j’en vois encore le lieu - où j’étais heureux, ineffablement, d’un bonheur entier autant qu’inexplicable ; d’autres rêves ont marqué mon enfance et mon plaisir aussi était de lire, de lire, de lire… Adolescent, au début de mes humanités, ces vers de Jean de la Croix m’ont charmé pour toute la vie :

Non, jamais, pour toute beauté,

Jamais je ne me perdrai,

Mais pour un je ne sais quoi

Que l’on vient d’aventure à gagner.

Traduisant mes combats intérieurs, ils furent à la source de ma vocation religieuse au Carmel.

Parmi les multiples centres d’intérêt qui meuvent une vie, il y a donc eu celui del siglo de oro, le XVIe siècle espagnol. J’ai beaucoup scruté la vie et les Écrits, l’époque de saint Jean de la Croix. En cette fin de millénaire, au déclin d’une vie passée dans ce sillage, éclairé par cette heureuse aventure ¡ oh dichosa ventura !, je souhaite partager quelques-unes de mes convictions avec quelques hommes de bonne volonté. Borgès écrit : " Toute rencontre fortuite est un rendez-vous qui s’ignore... " J’ai eu la chance d’en connaître de telles tout au long de mon existence. Il me semble bien que ces rencontres, assez nombreuses finalement, portent cette marque et révèlent la présence du divin.

*

Sans jamais oublier ces premiers vers de saint Jean de la Croix, c’est la poésie majeure En una noche oscura qui exprime maintenant pour moi tout particulièrement cette liberté du poète, telle qu’elle a enchanté toute ma vie :

En una noche oscura,

con ansias, en amores inflamada,

¡ oh dichosa ventura !

salí sin ser notada,

estando ya mi casa sosegada.

 

A oscuras y segura,

por la secreta escala disfrazada,

¡ oh dichosa ventura !

a oscuras y en celada,

estando ya mi casa sosegada.

 

En la noche dichosa,

en secreto, que nadie me veía,

ni yo miraba cosa,

sin otra luz y guía,

sino la que en el corazón ardía.

 

Aquésta me guiaba

más cierto que la luz de mediodía,

adonde me esperaba

quien yo bien me sabía,

en parte donde nadie parecía.

 

! Oh noche que guiaste !

! Oh noche amable más que la alborada !

! Oh noche que juntaste

Amado con amada,

amada en el Amado transformada !

 

En mi pecho florido,

que entero par él solo se guardaba,

allí quedó dormido,

y yo le regalaba,

y el ventalle de cedros aire daba.

 

El aire de la almena,

cuando yo sus cabellos esparcía,

con su mano serena

en mi cuello hería,

y todos mis sentidos suspendía.

 

Quedéme y olvidéme,

el rostro recliné sobre el Amado,

cesó todo y dejéme,

dejando mi cuidado

entre las azucenas olvidado.

 

Les poèmes de Jean de la Croix, à cause de leur musicalité et de la richesse de la langue, défient toute traduction. Cependant beaucoup l’ont tentée. Quelque chose passe en elles ; elles deviennent chemin de retour à l’original. Pour y aider le lecteur, si nécessaire, je propose ici une nouvelle traduction versifiée :

Durant une nuit obscure,

Des feux d’un désir amoureux avivée,

Ô merveilleuse aventure !

Hors, je me suis esquivée ;

En ma maison la paix était arrivée.

 

  Dans les ténèbres, et très sûre,

Déguisée, la secrète échelle bravée,

Ô merveilleuse aventure !

Dans les ténèbres et lovée ;

En ma maison la paix était arrivée.

 

Durant cette nuit heureuse,

Dans un tel secret que nul ne me voyait,

De toute chose oublieuse,

Un simple rai m’aiguillait ;

Sa lumière chaude en mon cœur chatoyait.

 

Et sa clarté me guidait

Plus sûre que celle d’une mi-journée,

À l’endroit où m’attendait

L’élu de ma destinée ;

En ce lieu caché, de tous abandonnée.

 

Ô nuit qui sus me guider !

Ô nuit, plus aimable qu’un jour au lever !

Ô nuit qui sus nous brider,

L’amant m’ayant pu trouver ;

Aimée en l’amour, l’aimé put m’enlever !

 

Entre mes seins tout fleuris

Lesquels pour lui seul en entier se gardaient,

Il s’endormit là, chéri ;

Mes caresses il validait 

Et l’éventail des cèdres le déridait.

 

Quand l’air soufflait aux bretèches,

Dénouant ses cheveux j’écartais ses mèches ;

À la nuit, de ses mains fraîches,

Il m’ouvrait au cou la brèche,

Et mes sens tout épris n’étaient plus revêches.

 

Terrassée et subjuguée,

Le visage sur l’aimé je reposai,

Tout cessa, j’étais au gué ;

Nul souci je ne pesai,

Oublié, parmi les lis je me grisai.

 

Toute ma vie aura été éclairée par ces vers castillans. Depuis ma jeunesse religieuse, avec l’aide amicale d’un jeune frère carme espagnol, j’ai découvert leur musicalité et la force des métaphores employées. Dans le cadre de vie monastique, au lendemain des laideurs de la guerre qui avaient blessé ma première enfance heureuse, ce poème venait d’un univers de beauté. Ces strophes ne sont pas mon credo, certes, mais elles ont façonné sa forme existentielle; elles lui ont apporté un supplément d’incarnation, nécessaire à sa réception.  En elles, à plusieurs moments de ma vie, j’ai saisi le sens d’une destinée dont les ressorts demeurent cachés, connus de moi seul et de l’Indicible amour.

 

L’auteur du poème

 

 

Le poète est au-delà des vers et des rimes, si beaux soient-ils. Il leur est antérieur. La création poétique - pléonasme étymologique - peut être immédiate ou le fruit d’une longue ciselure intérieure dans la recherche du terme et du son. Il y a un précipice entre la versification selon des règles établies et un ensemble de vers qui coulent comme une source, ou ici s’écoule en une nuit d’amour. L’œuvre poétique est ainsi toute de gratuité. Mais seul le démiurge en perçoit l’extrême liberté. Qui peut dire alors l’humanité d’un auteur, cachée derrière son poème, par-delà l’expression simple ou symbolique de ses sentiments ?

*

Au sommet du dessin Monte Carmelo, Jean de la Croix affirme avec audace en citant saint Paul Ya por aqui no hay camino, porque par el justo no hay ley; él para sí se es ley : Désormais par ici il n’y a plus de chemin, parce qu’il n’y a pas de loi pour le juste; il se tient lieu de loi. Affirmation surprenante de la liberté. Bergson a défini la liberté comme un jaillissement pur. La création poétique est donc l’expression d’une liberté suprême. Son inspiration vient donc d’un ailleurs divin ou va puiser dans les profondeurs de l’être. Les mots qui disent les choses sont finalement perçus comme donnés, reçus. C’est la gratuité de l’art. C’est bien ainsi que Jean de la Croix traite lui-même ses poèmes une fois composés, lorsqu’il les commente, comme si une inspiration divine les rendait immuables, d’une perfection définitive. Plus d’une fois, il précise ne tirer de ces vers qu’une application parmi d’autres possibles. Liberté encore.

Parler de la liberté du poète à partir de ce poème a pourtant quelque chose de paradoxal. De l’avis des biographes, des historiens et de tous les sanjuanistes, Jean a composé ce poème au plus tôt en 1578, après l’épreuve de ses neuf mois d’emprisonnement dans le cachot du couvent de Tolède, la ville d’où sa mère était originaire - il est heureux de le rappeler ici tant il est question d’humanité -, parce qu’il s’obstinait dans ses positions de réformateur de son Ordre. C’est bien l’évasion de la prison qui lui donne de chanter l’aventure la plus sublime de la liberté retrouvée. Déjà n’avait-il pas enfanté dans la prison elle-même ¿Adónde te escondiste..., le chant de la Bien-aimée, son Cantique des cantiques, révélation de cette suprême liberté du poète mystique? Le poète mystique, dans la perfection de son œuvre, touche le sacré lui-même.

Le parcours mystique décrit dans les commentaires des poèmes de Jean de la Croix explicite le chemin de la liberté spirituelle. Lisons plutôt : dans le traité de La nuit obscure (NO 2, 14, 3), la vie de l’esprit constitue la vraie liberté ; dans celui de La vive flamme d’amour (VFA 3, 34), c’est pour jouir de la liberté des enfants de Dieu que celui-ci appelle l’âme au désert ; dans celui de La montée du Mont-Carmel (MC 3, 23, 6), la liberté d’esprit nous fait surmonter facilement les tentations, supporter les épreuves et faire des progrès dans la vertu ; et encore (MC 1, 4, 6), une âme assujettie à ses appétits est incapable de la royale liberté de l’esprit qui s’acquiert par l’union divine... la liberté ne réside que dans celui qui est libre, qui a un cœur filial. La liberté est une composante fondamentale de la vision de l’homme des Écrits de Jean. Les choix de sa vie témoignent eux-mêmes de l’homme libre qu’il fût. C’est le sens de son engagement dans la réforme de l’Ordre et de la fidélité à ses conceptions de la vie religieuse à l’intérieur même de cette réforme.

*

Le poème En una noche oscura, / con ansias, en amores inflamada, / ¡ oh dichosa ventura ! montre doublement la liberté du poète. En premier lieu, dans la composition elle-même, la création littéraire d’une simplicité et d’une beauté parfaites. Et secondement, dans le fait que le poème explicite une expérience de prise de liberté et de libération dans l’amour, art suprême d’humanité. Le poète n’emploie pas le mot liberté dans son poème : avec évidence, il en livre symboliquement la concrétisation.

 

La réception du poème

 

 

Il y a quelques années, j’ai lu dans une histoire de la littérature hispanique l’affirmation selon laquelle Jean de la Croix n’avait pas écrit les commentaires de ses poèmes, qu’ils ne pouvaient être de lui, dénaturant par leur propre genre la poésie elle-même. Je me suis laissé confirmer que cela était enseigné dans les Universités espagnoles. Le doute est introduit chez le disciple. Gageons que cette affirmation vise tout simplement à conforter la perfection du poème et sa suffisance inégalable. Il est d’ailleurs indiqué clairement dans les commentaires que le but de ceux-ci est de renvoyer à la plénitude du poème. Cela est tout particulièrement expliqué dans le Prologue du Cantique spirituel : "Ces similitudes, si elles ne sont pas lues dans la simplicité de l’esprit d’amour et d’intelligence qui les remplit, sembleront folie plutôt que discours sensé... Il est impossible d’expliquer avec une entière précision ce chant composé en abondance d’amoureuse intelligence mystique, et ce n’est pas ce que je me suis proposé... Je demande qu’on ne se croie pas tenu de s’attacher à l’explication." Pour autant, la poésie affleure dans les commentaires eux-mêmes, y compris dans ceux qui tiennent du Traité.

*

La perfection du poème dit l’ineffable. Est-ce la musicalité qui appelle le jeu des termes ou les images qui les imposent ? Est-ce le thème lui-même, indicible ? C’est leur accord ou je ne sais. Mais je n’ai jamais rencontré une telle perfection dans la poésie française. Je n’ai jamais vécu ailleurs un tel accord entre un texte et mon expérience humaine. Dans son inspiration et dans l’expression qu’elle engendre, la liberté traverse tout le poème En una noche oscura : l’évasion de la bien-aimée apaisée ; l’escalade de l’échelle secrète ; la puissance du feu en son cœur ; la lumière surréaliste de la nuit ; l’éloge de la nuit elle-même ; le repos de l’Aimé dans une nature épanouie ; la touche blessante de sa main ; l’abandon total de l’Aimée.

alli quedo dormodo

y yo le regalaba,

y en ventalle de cedros aire daba.

El aire de la almena,

cuando yo sus cabellos esparcia,

Quedéme y olvideme,

Le poème est de type hermétique ; aucun terme religieux proprement dit n’y apparaît. Le poème porte ainsi une grande pluralité de sens. S’il va de soi, dans la pensée de l’auteur, qu’il décrit en premier une aventure spirituelle, il peut aussi être lu comme une aventure profane. S’il va de soi que cette aventure est d’abord personnelle et individuelle, elle peut aussi traduire une expérience sociale et communautaire. De même, le poème peut-il qualifier le déroulement de toute histoire humaine et de toute l’histoire de l’humanité et son accomplissement. Le modèle de cette polyvalence se trouve dans le Cantique des cantiques. Il est inhérent à la poésie d’être libre. La poésie devient source de liberté. Le lecteur pleinement réceptif en vibre et le perçoit ainsi.

Quatre siècles plus tard le poème garde toute sa vigueur. Par sa symbolique simple, naturelle, il demeure universel et englobant. Sans frontières ou les rejetant toutes, il permet comme en son origine l’expérience intérieure et spirituelle d’une absolue liberté. Dans l’Europe en construction, et le phénomène de mondialisation, les langues deviennent les composantes d’une culture commune. L’apport de leur patrimoine est un facteur d’humanisation et d’enrichissement réciproque. Parmi les multiples interférences de cet humain, j’aime retenir de l’art français deux concrétisations de cette heureuse rencontre avec le poème En una noche oscura. Nous ne savons pas si ces artistes, le peintre Georges de la Tour et le poète Stéphane Mallarmé ont eu vraiment à connaître Jean de la Croix et son œuvre poétique, mais les rapports sont patents.

 

Au XVIIe siècle français, l’influence de la vie spirituelle de sainte Thérèse de Jésus et de saint Jean de la Croix avait précédé l’installation des carmes et des carmélites de la Réforme en Lorraine et en France. L’unique couvent de religieux de Vic-sur-Seille, cité natale de Georges de la Tour (1593-1652), était un couvent de carmes. L’arrivée des carmélites à Lunéville en 1629 avait fait grand bruit dans la ville ducale et Georges de la Tour y fréquentait alors volontiers les monastères. Le poème En una noche oscura se retrouve magnifiquement transcrit dans la profondeur dépouillée des nuicts de Georges de la Tour et la saisie expressive des personnages le plus souvent bibliques. Ils sont mis en scène avec les situations de vie du XVIIe siècle. La main de l’adolescent Jésus, aux pieds de son père Joseph, charpentier, laisse filtrer la lumière incandescente de la chandelle sur un fond de nuit obscure. Il en est ainsi de toutes les nuicts de Georges de la Tour. Pourquoi les biographes s’attardent-ils, à partir de deux ou trois indices, à n’accentuer que ses défauts ? Le peintre, dans l’émoi et la contemplation du beau, permet de traduire l’ineffable message sanjuaniste. Liberté étonnante de la création artistique qui perçoit avec tant de finesse l’indicible efficacité du divin et l’humanité du message évangélique !

 

Le premier traducteur célèbre de Jean de la Croix en langue française au XVIIe siècle est le Révérend Père Cyprien de la Nativité de la Vierge (1605-1680), carme déchaussé, du couvent de la rue de Vaugirard. La première édition date de 1641. Le lecteur contemporain pourra bien relever le manque de littéralité dans le texte des poèmes, mais le poète percevra d’emblée la beauté de la langue française qui fait apparaître le poème comme une œuvre originale, et finalement fidèle à un sens profond. Paul Valéry a redécouvert et présenté ces textes, en affirmant : " Je propose aux amateurs des beautés de notre langage de considérer désormais l’un des plus parfaits poètes de France dans le R. P. Cyprien de la Nativité de la Vierge, carme déchaussé, jusqu’ici à peu près inconnu. J’en ai fait, il y a bien trente ans, la découverte... " Chez Louis Rouart et Fils, 6, place Saint-Sulpice, Paris 1941. Voici la première strophe de chacun des trois poèmes majeurs :

CANTIQVE DE L’AME, OV ELLE CHANTE L’HEVREVSE AVANTVRE

qu’elle a eu à passer par l’Obscure Nuict de la Foy, en nudité

& purgation, à l’vnion de son bien-aymé.

[8 strophes]

A l’ombre d’une obscure nuict,

D’angoisseux amour embrasée,

O l’heureux sort qui me conduit !

Je sortis sans estre avisée,

Le calme tenant à propos

Ma maison en un doux repos.

CANTIQUE ENTRE L’AME ET JESUS-CHRIST SON ESPOUX

[40 strophes]

Où vous cachez-vous cher Amant,

Qui m’avez en ce deüil laissée ?

Comme un cerf qu’on va poursuivant,

Vous fuyez m’ayant bien blessée :

Je sortis après vous criant,

Mais vous alliez toujours fuyant.

CANTIQVE QUE CHANTE

l’Ame en intime vnion avec Dieu,

[4 strophes]

O vive flamme, ô saincte ardeur !

Qui par cette douce blessure,

Perce le centre de mon cœur :

Maintenant ne m’estant plus dure,

Acheve, & brise si tu veux

Le fil de ce rencontre heureux.

 

Dans la deuxième moitié du XIXe siècle, dans l’espace littéraire du symbolisme, Stéphane Mallarmé (1842-1898) ouvre une étrange communication entre le poème En una noche oscura et "Les fenêtres", voyons plutôt :

Las du triste hôpital... / Le moribond...

Se traîne et va,... / Aux fenêtres qu’un beau rayon clair veut hâler,

...

Je fuis et je m’accroche à toutes les croisées / D’où l’on tourne l’épaule à la vie, et, béni, / Dans le verre, lavé d’éternelles rosées, / Que dore le matin chaste de l’Infini

–/ renaître, portant mon rêve en diadème, /Au ciel antérieur où fleurit la Beauté !

...

Comme lien avec saint Jean de la Croix, je n’ai connaissance que le prénom du fils de son ami Théodore Aubanel, Jean de la Croix dont il fait plusieurs fois mention avec affection dans sa correspondance : (par ex. les lettres à Théodore Aubanel du 16 octobre et du 31 décembre 1865). Il écrit ce même jour à son ami Villiers : " En un mot le sujet de mon œuvre est la Beauté, et le sujet apparent n’est qu’un prétexte pour aller vers Elle. C’est, je crois le mot de la Poésie" (Lettre à Villiers, du 31 décembre 1865). Mais quelle similitude poétique dans l’expérience intérieure du malade dans "Les fenêtres" et celle de l’âme du poème En una noche oscura.

 

Jean Baruzi (1881 - 1953), dont la thèse Saint Jean de la Croix et le problème de l’expérience mystique fait date dans la vie intellectuelle et universitaire, témoigne de la liberté du catholique qu’il demeura. Dans l’introduction à la troisième édition (Salvator 1999) Une thèse qui fait date, Émile Poulat, pour expliquer la personnalité de l’auteur, pose cette affirmation : Mais il faut sans doute aller beaucoup plus loin et remonter de Baruzi à Jean de la Croix. Le carme formé à Salamanque n’était pas seulement un théologien venu à la mystique, mais d’abord un poète de génie, le seul vrai poète dont puisse s’enorgueillir la théologie. Nous sommes tous des discoureurs prosaïques, devant un homme qui refondait dans son creuset intérieur tout ce qu’il recevait de la tradition. On ne demande pas à un poète d’expliquer sa poésie, à plus forte raison quand défaillent les mots pour le dire, et si ceux qui s’y essaient en avaient le secret, ils se livreraient à leur inspiration. On ne peut plus belle expression de ce que nous tentons de décrire ici de la liberté du poète.

*

À la recherche de l’âme commune de l’Europe, l’anthropologie sous-jacente au poème de saint Jean de la Croix rappelle l’enracinement chrétien de nos croyances et curieusement son terreau inter religieux. Celui-ci se lisait paisiblement au XVIe siècle espagnol dans les paysages et les pierres, legs de l’histoire des rencontres précédemment conflictuelles du christianisme, du judaïsme et de l’islam. Ce terreau garde son éminente et vivifiante efficacité dans un contexte de neutralité ouverte. Le texte peut toujours être reçu d’une manière profane. Pour le croyant, la foi d’aujourd’hui n’existe qu’en assumant et dépassant les interrogations fondamentales que pose l’histoire. C’est encore le fait d’une liberté humanisante.

 

La liberté de l’expérience mystique

 

 

Autodidacte, le poète est tout à la fois prophète et historien, amoureux et croyant. Il parle sans crainte de ce qu’il voit. L’univers et l’aventure de l’humanité le portent. Distant dans son expression, il se livre. Le mal et le néant le brûlent-ils, l’être subsiste toujours en son poème. Nous nous sommes donné comme intention d’affirmer la liberté du poète mystique.

Dès lors, nous ne pouvons éviter les multiples questions, fussent-elles redondantes, posées à la liberté elle-même. Qu’est-ce donc que la liberté ? La liberté pure existe-t-elle ? La liberté de penser et de faire n’importe quoi est-elle une liberté ? Où commence et où s’arrête-t-elle dans la relation à autrui ? La liberté, premier terme de la devise de la France, se conquiert-elle ? La liberté se mérite-t-elle ? Est-elle tout simplement inscrite dans la nature de l’homme ? Il est vrai que nous demeurons sensibles à cette liberté-là. Cependant, dans le cadre d’une culture, la liberté ne va pas sans éducation. La liberté, c’est l’acceptation de surmonter soi-même les limites et les interdits pour choisir la vie. C’est aussi, dans le présent, la capacité de puiser dans le passé les éléments du voyage intérieur pour se rendre plus disponible à l’avenir. C’est, par-delà les contingences, ce qui est pleinement humanisant dans la dilatation de l’être.

Saint Jean de la Croix parle de liberté spirituelle, ordinairement acquise ou reçue au bout d’un long chemin de purifications. Redisons-le, la liberté du poète est liberté humaine. Le poète dans sa création littéraire ne peut être qu’homme libre dans les mots qu’entraîne son inspiration. Il surpasse en lui-même les contingences et les choses par l’élan poétique. La liberté du poète permet ainsi le jaillissement de la création littéraire. Le poète atteint par son chant le cœur de l’être. La liberté est libératrice parce qu’elle est spirituelle. Elle libère la joie d’exister, en soi-même, dans la relation à l’autre, en Dieu nommé pour le croyant. Elle surmonte les paralysies. Elle se déclame sans retour sur soi. Elle ouvre un espace à tous les autres êtres.

 

*

Qui est mystique ? Qui est poète? Ces identités sont par nature difficiles à délimiter. Tel mystique s’exprime par des poèmes. Tel poète n’a rien au premier abord de mystique. Alors faut-il dire poète mystique ou mystique poète ? La liberté de l’expérience mystique est humaine et divine. Elle se lit dans le plus qui est dans l’homme et comme don de Dieu. Le mystique poète demeure un homme libre. L’extrême liberté du mystique transparaît dans sa poésie. Cependant, il demeure vrai que le mystique est toujours suspecté de non-orthodoxie. Il apparaît que le poète qui exprime une mystique entraîne plus facilement l’adhésion. C’est le cas de Jean de la Croix, réalisé à la perfection, au point qu’on l’a identifié à ses poèmes. Tout homme, avec les capacités que lui ouvre sa culture propre, peut être ainsi fasciné par cette plénitude de l’expérience mystique.

Notre histoire humaine est mue par des élans dont les motifs finissent par s’avérer le plus souvent illusoires. Des acquis scientifiques ont pu être récupérés par les idéologies les plus destructrices. Malgré d’immenses progrès, la société moderne - la nôtre - est en crise de sens. Il est maintenant banal de le souligner. En ce contexte, le poète mystique accueille chaque jour dans l’obscurité de la nuit du sens - du sensible et de la signification - la venue de Celui qui aime avec souveraine gratuité, le Bien-Aimé - Dieu - qui donne amour dans la minuit de cette histoire. L’expérience mystique, comme l’expérience poétique, ne s’enracine-t-elle pas dans l’intériorité de la naissance des grandes religions elles-mêmes ? Elle est le berceau de ces religions qui plus que jamais sillonnent notre monde, souvent accompagnées aussi d’aide humanitaire.

Jean Baruzi a pointé l’importance de l’étude de Jean de la Croix pour l’approfondissement du dialogue inter religieux (Saint Jean de la Croix, Histoire générale des religions, Aristide Quillet, 1947). Toute la vie de Jean Baruzi témoigne de ce que peut produire "l’honnête homme". Quelle expérience en effet peut revendiquer autant de liberté que l’expérience mystique ! À mille lieux des scléroses dogmatiques, le mystique vit sans fanatisme, par-delà les ombres de la vie, une plénitude indéfinissable dans un amour universel. Là, l’histoire trouve son sens, par-delà l’illusoire, par-delà le drame, par-delà le tragique de nombres de situations humaines... de toute situation humaine prisonnière en son extériorité.

**

La liberté est le plus grand des biens. Elle coïncide avec l’amour dans ce qu’il a de plus grand. Amis, hommes et femmes de bonne volonté, nous avons eu quelquefois la joie de marcher et d’œuvrer ensemble, de partager dans l’ineffable les fruits de nos recherches et de nos découvertes. À cause de la qualité de l’humanité, manifestée au fil des ans, l’amitié demeure ce qu’il y a de plus cher et de plus gratuit.

L’expérience mystique, telle qu’elle se voit traduite par sa formulation poétique, exprime la liberté : présent et avenir lui sont indéfiniment ouverts. L’homme contemporain chercheur de Dieu vient après l’agnosticisme et l’illusion des systèmes fermés dont les noms se terminent en "ismes". Il ne la redoute pas, parce qu’elle s’exprime par-delà toute tendance fanatique. Il se sent aussi très loin de ce que l’on appelle le retour du religieux dans ses manifestations superstitieuses ou dans sa fuite du réel et du quotidien. Sans parler de mystique sans religion, ce qui serait tout aussi illusoire, le disciple peut se répéter indéfiniment les vers du poème En una noche oscura et trouver ainsi sens à toute sa vie, dans la plénitude de la liberté et du repos.

Aussi, je suis heureux et joyeux d’avoir été invité à écrire ces pages, pour livrer cet aspect primordial de ma vie.

 Noël 2000 D.P.

 

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