La liberté du poète
¡ oh dichosa ventura !

Ce texte a été rédigé en premier pour l'Hommage à Bernard Sesé. Les premiers et derniers paragraphes ont été ici modifié." La liberté du poète ¡ O dichosa ventura !" dans VARIATIONS AUTOUR DE LA POÉSIE, Hommage à Bernard Sesé, L. Publidix, Nanterre, 2001
Les poètes rêvent. Les rêves ne disent-ils pas la vie ? Avec la magie des mots, ils en expriment lindicible. La mise en forme du rêve par le poème va de la spontanéité de la création au dur labeur de la construction avec les mots. Mais en poursuivant leur rêve, les poètes engendrent le monde dans lequel ils évoluent librement. Toute épreuve trouve alors pour eux son issue. Leur liberté intérieure leur donne la force de surmonter les chocs de lexistence. La mort elle-même se perçoit comme liberté suprême, libération de la prison du corps, évasion et sortie des conditionnements. Aussi, cest avec une sereine liberté que les poètes évoluent dans leur monde. Ils nont alors dautres contraintes que celles quils simposent. Ils se rencontrent par-delà les limites de lespace et du temps dans un même univers où le divin est lové dans lhumain. Déjà la musicalité de la langue supprime toute frontière, mais le lyrisme de lindicible dans le jeu du verbe permet ainsi une mystérieuse communication avec lindicible divin.
Il me revient quelquefois en mémoire un moment précis de mon enfance - jen vois encore le lieu - où jétais heureux, ineffablement, dun bonheur entier autant quinexplicable ; dautres rêves ont marqué mon enfance et mon plaisir aussi était de lire, de lire, de lire Adolescent, au début de mes humanités, ces vers de Jean de la Croix mont charmé pour toute la vie :
Non, jamais, pour toute beauté,
Jamais je ne me perdrai,
Mais pour un je ne sais quoi
Que lon vient daventure à gagner.
Traduisant mes combats intérieurs, ils furent à la source de ma vocation religieuse au Carmel.
Parmi les multiples centres dintérêt qui meuvent une vie, il y a donc eu celui del siglo de oro, le XVIe siècle espagnol. Jai beaucoup scruté la vie et les Écrits, lépoque de saint Jean de la Croix. En cette fin de millénaire, au déclin dune vie passée dans ce sillage, éclairé par cette heureuse aventure ¡ oh dichosa ventura !, je souhaite partager quelques-unes de mes convictions avec quelques hommes de bonne volonté. Borgès écrit : " Toute rencontre fortuite est un rendez-vous qui signore... " Jai eu la chance den connaître de telles tout au long de mon existence. Il me semble bien que ces rencontres, assez nombreuses finalement, portent cette marque et révèlent la présence du divin.
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Sans jamais oublier ces premiers vers de saint Jean de la Croix, cest la poésie majeure En una noche oscura qui exprime maintenant pour moi tout particulièrement cette liberté du poète, telle quelle a enchanté toute ma vie :
En una noche oscura,
con ansias, en amores inflamada,
¡ oh dichosa ventura !
salí sin ser notada,
estando ya mi casa sosegada.
A oscuras y segura,
por la secreta escala disfrazada,
¡ oh dichosa ventura !
a oscuras y en celada,
estando ya mi casa sosegada.
En la noche dichosa,
en secreto, que nadie me veía,
ni yo miraba cosa,
sin otra luz y guía,
sino la que en el corazón ardía.
Aquésta me guiaba
más cierto que la luz de mediodía,
adonde me esperaba
quien yo bien me sabía,
en parte donde nadie parecía.
! Oh noche que guiaste !
! Oh noche amable más que la alborada !
! Oh noche que juntaste
Amado con amada,
amada en el Amado transformada !
En mi pecho florido,
que entero par él solo se guardaba,
allí quedó dormido,
y yo le regalaba,
y el ventalle de cedros aire daba.
El aire de la almena,
cuando yo sus cabellos esparcía,
con su mano serena
en mi cuello hería,
y todos mis sentidos suspendía.
Quedéme y olvidéme,
el rostro recliné sobre el Amado,
cesó todo y dejéme,
dejando mi cuidado
entre las azucenas olvidado.
Les poèmes de Jean de la Croix, à cause de leur musicalité et de la richesse de la langue, défient toute traduction. Cependant beaucoup lont tentée. Quelque chose passe en elles ; elles deviennent chemin de retour à loriginal. Pour y aider le lecteur, si nécessaire, je propose ici une nouvelle traduction versifiée :
Durant une nuit obscure,
Des feux dun désir amoureux avivée,
Ô merveilleuse aventure !
Hors, je me suis esquivée ;
En ma maison la paix était arrivée.
Dans les ténèbres, et très sûre,
Déguisée, la secrète échelle bravée,
Ô merveilleuse aventure !
Dans les ténèbres et lovée ;
En ma maison la paix était arrivée.
Durant cette nuit heureuse,
Dans un tel secret que nul ne me voyait,
De toute chose oublieuse,
Un simple rai maiguillait ;
Sa lumière chaude en mon cur chatoyait.
Et sa clarté me guidait
Plus sûre que celle dune mi-journée,
À lendroit où mattendait
Lélu de ma destinée ;
En ce lieu caché, de tous abandonnée.
Ô nuit qui sus me guider !
Ô nuit, plus aimable quun jour au lever !
Ô nuit qui sus nous brider,
Lamant mayant pu trouver ;
Aimée en lamour, laimé put menlever !
Entre mes seins tout fleuris
Lesquels pour lui seul en entier se gardaient,
Il sendormit là, chéri ;
Mes caresses il validait
Et léventail des cèdres le déridait.
Quand lair soufflait aux bretèches,
Dénouant ses cheveux jécartais ses mèches ;
À la nuit, de ses mains fraîches,
Il mouvrait au cou la brèche,
Et mes sens tout épris nétaient plus revêches.
Terrassée et subjuguée,
Le visage sur laimé je reposai,
Tout cessa, jétais au gué ;
Nul souci je ne pesai,
Oublié, parmi les lis je me grisai.
Toute ma vie aura été éclairée par ces vers castillans. Depuis ma jeunesse religieuse, avec laide amicale dun jeune frère carme espagnol, jai découvert leur musicalité et la force des métaphores employées. Dans le cadre de vie monastique, au lendemain des laideurs de la guerre qui avaient blessé ma première enfance heureuse, ce poème venait dun univers de beauté. Ces strophes ne sont pas mon credo, certes, mais elles ont façonné sa forme existentielle; elles lui ont apporté un supplément dincarnation, nécessaire à sa réception. En elles, à plusieurs moments de ma vie, jai saisi le sens dune destinée dont les ressorts demeurent cachés, connus de moi seul et de lIndicible amour.
Lauteur du poème
Le poète est au-delà des vers et des rimes, si beaux soient-ils. Il leur est antérieur. La création poétique - pléonasme étymologique - peut être immédiate ou le fruit dune longue ciselure intérieure dans la recherche du terme et du son. Il y a un précipice entre la versification selon des règles établies et un ensemble de vers qui coulent comme une source, ou ici sécoule en une nuit damour. Luvre poétique est ainsi toute de gratuité. Mais seul le démiurge en perçoit lextrême liberté. Qui peut dire alors lhumanité dun auteur, cachée derrière son poème, par-delà lexpression simple ou symbolique de ses sentiments ?
*
Au sommet du dessin Monte Carmelo, Jean de la Croix affirme avec audace en citant saint Paul Ya por aqui no hay camino, porque par el justo no hay ley; él para sí se es ley : Désormais par ici il ny a plus de chemin, parce quil ny a pas de loi pour le juste; il se tient lieu de loi. Affirmation surprenante de la liberté. Bergson a défini la liberté comme un jaillissement pur. La création poétique est donc lexpression dune liberté suprême. Son inspiration vient donc dun ailleurs divin ou va puiser dans les profondeurs de lêtre. Les mots qui disent les choses sont finalement perçus comme donnés, reçus. Cest la gratuité de lart. Cest bien ainsi que Jean de la Croix traite lui-même ses poèmes une fois composés, lorsquil les commente, comme si une inspiration divine les rendait immuables, dune perfection définitive. Plus dune fois, il précise ne tirer de ces vers quune application parmi dautres possibles. Liberté encore.
Parler de la liberté du poète à partir de ce poème a pourtant quelque chose de paradoxal. De lavis des biographes, des historiens et de tous les sanjuanistes, Jean a composé ce poème au plus tôt en 1578, après lépreuve de ses neuf mois demprisonnement dans le cachot du couvent de Tolède, la ville doù sa mère était originaire - il est heureux de le rappeler ici tant il est question dhumanité -, parce quil sobstinait dans ses positions de réformateur de son Ordre. Cest bien lévasion de la prison qui lui donne de chanter laventure la plus sublime de la liberté retrouvée. Déjà navait-il pas enfanté dans la prison elle-même ¿Adónde te escondiste..., le chant de la Bien-aimée, son Cantique des cantiques, révélation de cette suprême liberté du poète mystique? Le poète mystique, dans la perfection de son uvre, touche le sacré lui-même.
Le parcours mystique décrit dans les commentaires des poèmes de Jean de la Croix explicite le chemin de la liberté spirituelle. Lisons plutôt : dans le traité de La nuit obscure (NO 2, 14, 3), la vie de lesprit constitue la vraie liberté ; dans celui de La vive flamme damour (VFA 3, 34), cest pour jouir de la liberté des enfants de Dieu que celui-ci appelle lâme au désert ; dans celui de La montée du Mont-Carmel (MC 3, 23, 6), la liberté desprit nous fait surmonter facilement les tentations, supporter les épreuves et faire des progrès dans la vertu ; et encore (MC 1, 4, 6), une âme assujettie à ses appétits est incapable de la royale liberté de lesprit qui sacquiert par lunion divine... la liberté ne réside que dans celui qui est libre, qui a un cur filial. La liberté est une composante fondamentale de la vision de lhomme des Écrits de Jean. Les choix de sa vie témoignent eux-mêmes de lhomme libre quil fût. Cest le sens de son engagement dans la réforme de lOrdre et de la fidélité à ses conceptions de la vie religieuse à lintérieur même de cette réforme.
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Le poème En una noche oscura, / con ansias, en amores inflamada, / ¡ oh dichosa ventura ! montre doublement la liberté du poète. En premier lieu, dans la composition elle-même, la création littéraire dune simplicité et dune beauté parfaites. Et secondement, dans le fait que le poème explicite une expérience de prise de liberté et de libération dans lamour, art suprême dhumanité. Le poète nemploie pas le mot liberté dans son poème : avec évidence, il en livre symboliquement la concrétisation.
La réception du poème
Il y a quelques années, jai lu dans une histoire de la littérature hispanique laffirmation selon laquelle Jean de la Croix navait pas écrit les commentaires de ses poèmes, quils ne pouvaient être de lui, dénaturant par leur propre genre la poésie elle-même. Je me suis laissé confirmer que cela était enseigné dans les Universités espagnoles. Le doute est introduit chez le disciple. Gageons que cette affirmation vise tout simplement à conforter la perfection du poème et sa suffisance inégalable. Il est dailleurs indiqué clairement dans les commentaires que le but de ceux-ci est de renvoyer à la plénitude du poème. Cela est tout particulièrement expliqué dans le Prologue du Cantique spirituel : "Ces similitudes, si elles ne sont pas lues dans la simplicité de lesprit damour et dintelligence qui les remplit, sembleront folie plutôt que discours sensé... Il est impossible dexpliquer avec une entière précision ce chant composé en abondance damoureuse intelligence mystique, et ce nest pas ce que je me suis proposé... Je demande quon ne se croie pas tenu de sattacher à lexplication." Pour autant, la poésie affleure dans les commentaires eux-mêmes, y compris dans ceux qui tiennent du Traité.
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La perfection du poème dit lineffable. Est-ce la musicalité qui appelle le jeu des termes ou les images qui les imposent ? Est-ce le thème lui-même, indicible ? Cest leur accord ou je ne sais. Mais je nai jamais rencontré une telle perfection dans la poésie française. Je nai jamais vécu ailleurs un tel accord entre un texte et mon expérience humaine. Dans son inspiration et dans lexpression quelle engendre, la liberté traverse tout le poème En una noche oscura : lévasion de la bien-aimée apaisée ; lescalade de léchelle secrète ; la puissance du feu en son cur ; la lumière surréaliste de la nuit ; léloge de la nuit elle-même ; le repos de lAimé dans une nature épanouie ; la touche blessante de sa main ; labandon total de lAimée.
alli quedo dormodo
y yo le regalaba,
y en ventalle de cedros aire daba.
El aire de la almena,
cuando yo sus cabellos esparcia,
Quedéme y olvideme,
Le poème est de type hermétique ; aucun terme religieux proprement dit ny apparaît. Le poème porte ainsi une grande pluralité de sens. Sil va de soi, dans la pensée de lauteur, quil décrit en premier une aventure spirituelle, il peut aussi être lu comme une aventure profane. Sil va de soi que cette aventure est dabord personnelle et individuelle, elle peut aussi traduire une expérience sociale et communautaire. De même, le poème peut-il qualifier le déroulement de toute histoire humaine et de toute lhistoire de lhumanité et son accomplissement. Le modèle de cette polyvalence se trouve dans le Cantique des cantiques. Il est inhérent à la poésie dêtre libre. La poésie devient source de liberté. Le lecteur pleinement réceptif en vibre et le perçoit ainsi.
Quatre siècles plus tard le poème garde toute sa vigueur. Par sa symbolique simple, naturelle, il demeure universel et englobant. Sans frontières ou les rejetant toutes, il permet comme en son origine lexpérience intérieure et spirituelle dune absolue liberté. Dans lEurope en construction, et le phénomène de mondialisation, les langues deviennent les composantes dune culture commune. Lapport de leur patrimoine est un facteur dhumanisation et denrichissement réciproque. Parmi les multiples interférences de cet humain, jaime retenir de lart français deux concrétisations de cette heureuse rencontre avec le poème En una noche oscura. Nous ne savons pas si ces artistes, le peintre Georges de la Tour et le poète Stéphane Mallarmé ont eu vraiment à connaître Jean de la Croix et son uvre poétique, mais les rapports sont patents.
Au XVIIe siècle français, linfluence de la vie spirituelle de sainte Thérèse de Jésus et de saint Jean de la Croix avait précédé linstallation des carmes et des carmélites de la Réforme en Lorraine et en France. Lunique couvent de religieux de Vic-sur-Seille, cité natale de Georges de la Tour (1593-1652), était un couvent de carmes. Larrivée des carmélites à Lunéville en 1629 avait fait grand bruit dans la ville ducale et Georges de la Tour y fréquentait alors volontiers les monastères. Le poème En una noche oscura se retrouve magnifiquement transcrit dans la profondeur dépouillée des nuicts de Georges de la Tour et la saisie expressive des personnages le plus souvent bibliques. Ils sont mis en scène avec les situations de vie du XVIIe siècle. La main de ladolescent Jésus, aux pieds de son père Joseph, charpentier, laisse filtrer la lumière incandescente de la chandelle sur un fond de nuit obscure. Il en est ainsi de toutes les nuicts de Georges de la Tour. Pourquoi les biographes sattardent-ils, à partir de deux ou trois indices, à naccentuer que ses défauts ? Le peintre, dans lémoi et la contemplation du beau, permet de traduire lineffable message sanjuaniste. Liberté étonnante de la création artistique qui perçoit avec tant de finesse lindicible efficacité du divin et lhumanité du message évangélique !
Le premier traducteur célèbre de Jean de la Croix en langue française au XVIIe siècle est le Révérend Père Cyprien de la Nativité de la Vierge (1605-1680), carme déchaussé, du couvent de la rue de Vaugirard. La première édition date de 1641. Le lecteur contemporain pourra bien relever le manque de littéralité dans le texte des poèmes, mais le poète percevra demblée la beauté de la langue française qui fait apparaître le poème comme une uvre originale, et finalement fidèle à un sens profond. Paul Valéry a redécouvert et présenté ces textes, en affirmant : " Je propose aux amateurs des beautés de notre langage de considérer désormais lun des plus parfaits poètes de France dans le R. P. Cyprien de la Nativité de la Vierge, carme déchaussé, jusquici à peu près inconnu. Jen ai fait, il y a bien trente ans, la découverte... " Chez Louis Rouart et Fils, 6, place Saint-Sulpice, Paris 1941. Voici la première strophe de chacun des trois poèmes majeurs :
CANTIQVE DE LAME, OV ELLE CHANTE LHEVREVSE AVANTVRE
quelle a eu à passer par lObscure Nuict de la Foy, en nudité
& purgation, à lvnion de son bien-aymé.
[8 strophes]
A lombre dune obscure nuict,
Dangoisseux amour embrasée,
O lheureux sort qui me conduit !
Je sortis sans estre avisée,
Le calme tenant à propos
Ma maison en un doux repos.
CANTIQUE ENTRE LAME ET JESUS-CHRIST SON ESPOUX
[40 strophes]
Où vous cachez-vous cher Amant,
Qui mavez en ce deüil laissée ?
Comme un cerf quon va poursuivant,
Vous fuyez mayant bien blessée :
Je sortis après vous criant,
Mais vous alliez toujours fuyant.
CANTIQVE QUE CHANTE
lAme en intime vnion avec Dieu,
[4 strophes]
O vive flamme, ô saincte ardeur !
Qui par cette douce blessure,
Perce le centre de mon cur :
Maintenant ne mestant plus dure,
Acheve, & brise si tu veux
Le fil de ce rencontre heureux.
Dans la deuxième moitié du XIXe siècle, dans lespace littéraire du symbolisme, Stéphane Mallarmé (1842-1898) ouvre une étrange communication entre le poème En una noche oscura et "Les fenêtres", voyons plutôt :
Las du triste hôpital... / Le moribond...
Se traîne et va,... / Aux fenêtres quun beau rayon clair veut hâler,
...
Je fuis et je maccroche à toutes les croisées / Doù lon tourne lépaule à la vie, et, béni, / Dans le verre, lavé déternelles rosées, / Que dore le matin chaste de lInfini
/ renaître, portant mon rêve en diadème, /Au ciel antérieur où fleurit la Beauté !
...
Comme lien avec saint Jean de la Croix, je nai connaissance que le prénom du fils de son ami Théodore Aubanel, Jean de la Croix dont il fait plusieurs fois mention avec affection dans sa correspondance : (par ex. les lettres à Théodore Aubanel du 16 octobre et du 31 décembre 1865). Il écrit ce même jour à son ami Villiers : " En un mot le sujet de mon uvre est la Beauté, et le sujet apparent nest quun prétexte pour aller vers Elle. Cest, je crois le mot de la Poésie" (Lettre à Villiers, du 31 décembre 1865). Mais quelle similitude poétique dans lexpérience intérieure du malade dans "Les fenêtres" et celle de lâme du poème En una noche oscura.
Jean Baruzi (1881 - 1953), dont la thèse Saint Jean de la Croix et le problème de lexpérience mystique fait date dans la vie intellectuelle et universitaire, témoigne de la liberté du catholique quil demeura. Dans lintroduction à la troisième édition (Salvator 1999) Une thèse qui fait date, Émile Poulat, pour expliquer la personnalité de lauteur, pose cette affirmation : Mais il faut sans doute aller beaucoup plus loin et remonter de Baruzi à Jean de la Croix. Le carme formé à Salamanque nétait pas seulement un théologien venu à la mystique, mais dabord un poète de génie, le seul vrai poète dont puisse senorgueillir la théologie. Nous sommes tous des discoureurs prosaïques, devant un homme qui refondait dans son creuset intérieur tout ce quil recevait de la tradition. On ne demande pas à un poète dexpliquer sa poésie, à plus forte raison quand défaillent les mots pour le dire, et si ceux qui sy essaient en avaient le secret, ils se livreraient à leur inspiration. On ne peut plus belle expression de ce que nous tentons de décrire ici de la liberté du poète.
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À la recherche de lâme commune de lEurope, lanthropologie sous-jacente au poème de saint Jean de la Croix rappelle lenracinement chrétien de nos croyances et curieusement son terreau inter religieux. Celui-ci se lisait paisiblement au XVIe siècle espagnol dans les paysages et les pierres, legs de lhistoire des rencontres précédemment conflictuelles du christianisme, du judaïsme et de lislam. Ce terreau garde son éminente et vivifiante efficacité dans un contexte de neutralité ouverte. Le texte peut toujours être reçu dune manière profane. Pour le croyant, la foi daujourdhui nexiste quen assumant et dépassant les interrogations fondamentales que pose lhistoire. Cest encore le fait dune liberté humanisante.
La liberté de lexpérience mystique
Autodidacte, le poète est tout à la fois prophète et historien, amoureux et croyant. Il parle sans crainte de ce quil voit. Lunivers et laventure de lhumanité le portent. Distant dans son expression, il se livre. Le mal et le néant le brûlent-ils, lêtre subsiste toujours en son poème. Nous nous sommes donné comme intention daffirmer la liberté du poète mystique.
Dès lors, nous ne pouvons éviter les multiples questions, fussent-elles redondantes, posées à la liberté elle-même. Quest-ce donc que la liberté ? La liberté pure existe-t-elle ? La liberté de penser et de faire nimporte quoi est-elle une liberté ? Où commence et où sarrête-t-elle dans la relation à autrui ? La liberté, premier terme de la devise de la France, se conquiert-elle ? La liberté se mérite-t-elle ? Est-elle tout simplement inscrite dans la nature de lhomme ? Il est vrai que nous demeurons sensibles à cette liberté-là. Cependant, dans le cadre dune culture, la liberté ne va pas sans éducation. La liberté, cest lacceptation de surmonter soi-même les limites et les interdits pour choisir la vie. Cest aussi, dans le présent, la capacité de puiser dans le passé les éléments du voyage intérieur pour se rendre plus disponible à lavenir. Cest, par-delà les contingences, ce qui est pleinement humanisant dans la dilatation de lêtre.
Saint Jean de la Croix parle de liberté spirituelle, ordinairement acquise ou reçue au bout dun long chemin de purifications. Redisons-le, la liberté du poète est liberté humaine. Le poète dans sa création littéraire ne peut être quhomme libre dans les mots quentraîne son inspiration. Il surpasse en lui-même les contingences et les choses par lélan poétique. La liberté du poète permet ainsi le jaillissement de la création littéraire. Le poète atteint par son chant le cur de lêtre. La liberté est libératrice parce quelle est spirituelle. Elle libère la joie dexister, en soi-même, dans la relation à lautre, en Dieu nommé pour le croyant. Elle surmonte les paralysies. Elle se déclame sans retour sur soi. Elle ouvre un espace à tous les autres êtres.
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Qui est mystique ? Qui est poète? Ces identités sont par nature difficiles à délimiter. Tel mystique sexprime par des poèmes. Tel poète na rien au premier abord de mystique. Alors faut-il dire poète mystique ou mystique poète ? La liberté de lexpérience mystique est humaine et divine. Elle se lit dans le plus qui est dans lhomme et comme don de Dieu. Le mystique poète demeure un homme libre. Lextrême liberté du mystique transparaît dans sa poésie. Cependant, il demeure vrai que le mystique est toujours suspecté de non-orthodoxie. Il apparaît que le poète qui exprime une mystique entraîne plus facilement ladhésion. Cest le cas de Jean de la Croix, réalisé à la perfection, au point quon la identifié à ses poèmes. Tout homme, avec les capacités que lui ouvre sa culture propre, peut être ainsi fasciné par cette plénitude de lexpérience mystique.
Notre histoire humaine est mue par des élans dont les motifs finissent par savérer le plus souvent illusoires. Des acquis scientifiques ont pu être récupérés par les idéologies les plus destructrices. Malgré dimmenses progrès, la société moderne - la nôtre - est en crise de sens. Il est maintenant banal de le souligner. En ce contexte, le poète mystique accueille chaque jour dans lobscurité de la nuit du sens - du sensible et de la signification - la venue de Celui qui aime avec souveraine gratuité, le Bien-Aimé - Dieu - qui donne amour dans la minuit de cette histoire. Lexpérience mystique, comme lexpérience poétique, ne senracine-t-elle pas dans lintériorité de la naissance des grandes religions elles-mêmes ? Elle est le berceau de ces religions qui plus que jamais sillonnent notre monde, souvent accompagnées aussi daide humanitaire.
Jean Baruzi a pointé limportance de létude de Jean de la Croix pour lapprofondissement du dialogue inter religieux (Saint Jean de la Croix, Histoire générale des religions, Aristide Quillet, 1947). Toute la vie de Jean Baruzi témoigne de ce que peut produire "lhonnête homme". Quelle expérience en effet peut revendiquer autant de liberté que lexpérience mystique ! À mille lieux des scléroses dogmatiques, le mystique vit sans fanatisme, par-delà les ombres de la vie, une plénitude indéfinissable dans un amour universel. Là, lhistoire trouve son sens, par-delà lillusoire, par-delà le drame, par-delà le tragique de nombres de situations humaines... de toute situation humaine prisonnière en son extériorité.
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La liberté est le plus grand des biens. Elle coïncide avec lamour dans ce quil a de plus grand. Amis, hommes et femmes de bonne volonté, nous avons eu quelquefois la joie de marcher et duvrer ensemble, de partager dans lineffable les fruits de nos recherches et de nos découvertes. À cause de la qualité de lhumanité, manifestée au fil des ans, lamitié demeure ce quil y a de plus cher et de plus gratuit.
Lexpérience mystique, telle quelle se voit traduite par sa formulation poétique, exprime la liberté : présent et avenir lui sont indéfiniment ouverts. Lhomme contemporain chercheur de Dieu vient après lagnosticisme et lillusion des systèmes fermés dont les noms se terminent en "ismes". Il ne la redoute pas, parce quelle sexprime par-delà toute tendance fanatique. Il se sent aussi très loin de ce que lon appelle le retour du religieux dans ses manifestations superstitieuses ou dans sa fuite du réel et du quotidien. Sans parler de mystique sans religion, ce qui serait tout aussi illusoire, le disciple peut se répéter indéfiniment les vers du poème En una noche oscura et trouver ainsi sens à toute sa vie, dans la plénitude de la liberté et du repos.
Aussi, je suis heureux et joyeux davoir été invité à écrire ces pages, pour livrer cet aspect primordial de ma vie.
Noël 2000 D.P.