Dominique POIROT, carme déchaux

*  * * 

La beauté

 

La personnalité de Jean de la Croix ne manque pas de talents esthétiques. Cette glose sur la beauté a été composée à Grenade. La nature est splendide. Le couvent est situé face à la Sierra Nevada sur la hauteur de la ville à l'architecture mozarabe. Jean chante l'unique beauté de Dieu, qu'aucune autre beauté ne peut surpasser. Le chercheur d'absolu ne saurait donc s'égarer. La beauté est rayonnement du divin, dans l'expérience douloureuse du désir humain. Par excellence, elle respecte infiniment le silence de Dieu. Les neuf strophes décrivent les attraits et les déceptions qu'apportent les passagères créatures ; elles ne font qu'attiser le désir d'expérimenter la beauté en Dieu lui-même, leur auteur. Les finales répétitives et modulées des strophes scandent le texte. Elles sont en italique dans les premiers manuscrits. Refrains et couplets sont une suite de quatre vers de 8,7,7 et 8 pieds.

En la fête du Sacré-Cœur de Jésus, le vendredi 30 juin 2000.

 

 

 

Pour la beauté des créatures

Qu'onques je ne me fourvoie,

Mais pour un je-ne-sais-quoi

Qu’on puisse obtenir d'aventure. 

 

I

Saveur d'un bien qui est fini

N’aura pour meilleur objet

Que de gâter le palais

Ayant fatigué l’appétit ;

Et ainsi, en douce capture

Qu'onques je ne me fourvoie,

Mais pour un je-ne-sais-quoi

Qui se trouve par aventure.

 

II

Le cœur dont le fonds est fertile

Ne peut pas se défausser

Quand il peut encor passer,

Surtout par le plus difficile ;

Son désir, rien ne le sature,

Et si haut monte sa foi

Qu’il goûte un je-ne-sais-quoi

Qui se trouve par aventure.

 

III

Celui dont l’amour est souffrance,

Par l’être divin touché,

À le goût si détaché

Qu’en tous goûts il a défaillance ;

Qui fait de la température

A dégoût des mets qu’il voit

Et veut un je-ne-sais-quoi

Qui se trouve par aventure.

 

IV

Tenez cela pour manifeste

Que le goût soit en final,

Car la cause d’un tel mal

Est étrangère à tout le reste ;

Et ainsi, toute créature

Étrangère se perçoit,

Et goûte un je-ne-sais-quoi

Qui se trouve par aventure.

 

V

Car qui connaît sa volonté,

De Divinité touchée,

Ne peut en être payé,

Sinon par la Divinité ;

Mais la beauté de sa vêture

Ne se voyant qu'en sa foi,

Goûte en un je-ne-sais-quoi

Qui se trouve par aventure.

 

VI

Or pour un être tant aimé,

Dites-moi : quelle douleur !

Puisqu’il n’est même saveur

Parmi tous les êtres créés !

Aussi sans forme ni figure

Et sans appui adéquat

Je goûte un je-ne-sais-quoi

Qui se trouve par aventure.

 

VII

Ne pensez pas que l’intérieur

Qui détient grande richesse

Trouve joie et allégresse

En ce qui donne ici saveur ;

Mais plus qu’en beauté de nature,

Qu’en ce qui est, fut, sera,

Il goûte un je-ne-sais-quoi

Qui se trouve par aventure.

 

VIII

Son souci est plus employé

Chez qui veut s’avantager,

En ce qui est à gagner

Qu’en ce qui est déjà gagné ;

Et ainsi pour plus d’envergure,

Moi, je voudrais toute fois

Sur-tout un je-ne-sais-quoi

Qui se trouve par aventure.

 

IX

Pour tout ce qui par le sensible

Peut ici-bas se comprendre,

Et tout ce qui peut s’entendre

Du plus élevé accessible,

Pour grâce et beauté qu’il procure

Qu’onques je ne me fourvoie,

Mais pour un je-ne-sais-quoi,

Qui se trouve par aventure.

 

Por toda la hermosura

et une traduction littérale

 

Variation contemporaine

 

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