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Dominique POIROT, carme déchaux |
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La beauté
La personnalité de Jean de la Croix ne manque pas de talents
esthétiques. Cette glose sur la beauté a été composée à Grenade. La nature est
splendide. Le couvent est situé face à la Sierra Nevada sur la hauteur de la ville
à l'architecture mozarabe. Jean chante l'unique beauté de Dieu, qu'aucune autre
beauté ne peut surpasser. Le chercheur d'absolu ne saurait donc s'égarer. La
beauté est rayonnement du divin, dans l'expérience douloureuse du désir humain.
Par excellence, elle respecte infiniment le silence de Dieu. Les neuf strophes
décrivent les attraits et les déceptions qu'apportent les passagères
créatures ; elles ne font qu'attiser le désir d'expérimenter la beauté en
Dieu lui-même, leur auteur. Les finales répétitives et modulées des strophes
scandent le texte. Elles sont en italique dans les premiers manuscrits.
Refrains et couplets sont une suite de quatre vers de 8,7,7 et 8 pieds.
En la fête du Sacré-Cœur de Jésus, le vendredi 30 juin 2000.
Pour la beauté des créatures
Qu'onques je ne me fourvoie,
Mais pour un je-ne-sais-quoi
Qu’on puisse obtenir d'aventure.
I
Saveur d'un bien qui est fini
N’aura pour meilleur objet
Que de gâter le palais
Ayant fatigué l’appétit ;
Et ainsi, en douce capture
Qu'onques je ne me fourvoie,
Mais pour un je-ne-sais-quoi
Qui se trouve par aventure.
II
Le cœur dont le fonds est fertile
Ne peut pas se défausser
Quand il peut encor passer,
Surtout par le plus difficile ;
Son désir, rien ne le sature,
Et si haut monte sa foi
Qu’il goûte un je-ne-sais-quoi
Qui se trouve par aventure.
III
Celui dont l’amour est souffrance,
Par l’être divin touché,
À le goût si détaché
Qu’en tous goûts il a défaillance ;
Qui fait de la température
A dégoût des mets qu’il voit
Et veut un je-ne-sais-quoi
Qui se trouve par aventure.
IV
Tenez cela pour manifeste
Que le goût soit en final,
Car la cause d’un tel mal
Est étrangère à tout le reste ;
Et ainsi, toute créature
Étrangère se perçoit,
Et goûte un je-ne-sais-quoi
Qui se trouve par aventure.
V
Car qui connaît sa volonté,
De Divinité touchée,
Ne peut en être payé,
Sinon par la Divinité ;
Mais la beauté de sa vêture
Ne se voyant qu'en sa foi,
Goûte en un je-ne-sais-quoi
Qui se trouve par aventure.
VI
Or pour un être tant aimé,
Dites-moi : quelle douleur !
Puisqu’il n’est même saveur
Parmi tous les êtres créés !
Aussi sans forme ni figure
Et sans appui adéquat
Je goûte un je-ne-sais-quoi
Qui se trouve par aventure.
VII
Ne pensez pas que l’intérieur
Qui détient grande richesse
Trouve joie et allégresse
En ce qui donne ici saveur ;
Mais plus qu’en beauté de nature,
Qu’en ce qui est, fut, sera,
Il goûte un je-ne-sais-quoi
Qui se trouve par aventure.
VIII
Son souci est plus employé
Chez qui veut s’avantager,
En ce qui est à gagner
Qu’en ce qui est déjà gagné ;
Et ainsi pour plus d’envergure,
Moi, je voudrais toute fois
Sur-tout un je-ne-sais-quoi
Qui se trouve par aventure.
IX
Pour tout ce qui par le sensible
Peut ici-bas se comprendre,
Et tout ce qui peut s’entendre
Du plus élevé accessible,
Pour grâce et beauté qu’il procure
Qu’onques je ne me fourvoie,
Mais pour un je-ne-sais-quoi,
Qui se trouve par aventure.
et
une traduction littérale