Jean de la Croix, prêtre

 

[Cette réflexion faisait suite à celle de " Jean de la Croix et l’Eucharistie ",

publiée dans la revue Carmel " L’Eucharistie et la vie spirituelle " 1994/3-n° 73 ;

elle voudrait servir une réflexion sur le sacerdoce ministériel]

 

 

Jean de Santo Matía - c'est alors son nom religieux - est ordonné prêtre a vingt-quatre ans, au terme de trois années d’études à Salamanque. Depuis quatre ans seulement, Jean de Yepes est religieux de l'Ordre de Notre Dame du Mont-Carmel. Carme et prêtre, il désire trouver un style de vie plus directement ordonné à la recherche de Dieu et à la venue de son Royaume. Songeant quitter l'Ordre pour entrer à la Chartreuse, la rencontre avec Thérèse de Jésus l'engage dans la Réforme de la branche masculine. Pour répondre aux besoins des temps, Thérèse et Jean instaurent un genre de vie issu de la ferveur retrouvée des origines : celles de la naissance de l'Ordre au Mont Carmel qui transparaît dans la Règle primitive et celles de la naissance de l'Église avec ses repères évangéliques.

Carme déchaux, la " théologie " et la " pratique " de son sacerdoce vont nécessairement s'en ressentir. En ce 16e siècle, il faut le rappeler, le fait et l'exercice du sacerdoce chez les frères vont de soi, pour l'aide des sœurs de la Réforme en premier. Jean, semble-t-il, n'a jamais hésité lui-même quant à son désir d'être prêtre et le sacerdoce est nécessaire à l'Église, le concile de Trente vient de beaucoup en parler. Le Père Élisée des Martyrs rapporte ce conseil donné par Jean de la Croix : " Cette vie mixte - active et contemplative - est celle que le Seigneur a choisie pour lui-même, comme étant la plus parfaite. Aussi les genres de vie et l'état religieux qui embrassent les deux vies sont en soi les plus parfaits... Il est à remarquer que lorsque le Père Jean donnait cet enseignement, il ne convenait pas de le publier ouvertement, vu le petit nombre de religieux que comptait alors la Réforme. Il convenait même, pour ne pas les inquiéter, d'insinuer plutôt le contraire, en attendant que leur nombre se fût accru. " Co 6 Le style de la vie religieuse des réformés a très vite évolué. Pour les frères déchaux, l'austérité des débuts a été tempérée. La solitude et le retrait n'ont pas empêché l'activité apostolique à l'extérieur des couvents. Jean fut lui-même très actif.

Le carmel thérésien détient donc une histoire riche d'enseignements sur le sacerdoce, tant dans la vie que dans les Écrits de ses fondateurs, plus sans doute dans leur pratique que dans leur théologie. Ce patrimoine est là. À nous d'y puiser ce qui peut inspirer notre être de carme-prêtre aujourd'hui.

 

La vocation apostolique

 

Pour mettre en valeurs dans les Écrits de Jean de la Croix ce qui s'apparente au souci apostolique, trois angles simples de sa pensée théologique peuvent être dégagés. Ils montrent clairement le caractère apostolique de l'Ordre qui est en train de naître : à savoir, " le grand besoin des âmes ", " l'union avec Dieu " et " le sens de l'Église ". Jean perçoit dans le partage de la vie de Dieu ce dont les hommes ont le plus besoin pour exister à plein ; l'Église a mission de les y acheminer.

 

" À cause du grand besoin des âmes "

Jean se décide à écrire à cause du grand besoin des âmes : " dire quelque chose qui réponde aux besoins d'un grand nombre d'âmes... elles n'avancent pas... par manque de guides capables... C'est une pitié de voir tant d'âmes... souffrant davantage... " MC Pr 3-6 Cette démarche ne relève pas directement du sacerdoce, mais ne peut s'expliquer sans lui. Le regard est porté sur l'état concret de l'Église. Un besoin objectif est ainsi exprimé. Ces paroles sonnent dans la droite ligne de celles du Christ : les foules sont sans guides, la grande moisson sans moissonneurs, et même le troupeau aux mains des mercenaires... Ce " grand besoin " exprime l'universel, tant pour le nombre que pour la qualité spirituelle des chrétiens. La majorité des chrétiens sont comme abandonnés dans une souffrance inutile... Le problème primordial est le manque de guides capables, maîtres spirituels et confesseurs. Jean entend ainsi un appel pour l'Église. L’Évangile n'est pas annoncé.

Dessin à la plume de Jean

 

" L’union avec Dieu par amour "

C'est son projet de vie, répété à temps et à contretemps. Comme il le vit lui-mme, Jean veut permettre aux baptisés sa réalisation, dans les plus brefs délais. L’intention même de Dieu, exprimée dans le mystère de la filiation et les épousailles spirituelles, par l'Incarnation et la finalité de la création, est pour l'homme le partage de la vie trinitaire dans l'action de grâce : conduire les personnes en leur montrant l'entrée " intelligente et aimante " dans le mystère pascal du Christ ; les aider à passer " de nuit " de la méditation à la contemplation, c'est le but même de l'apostolat et de tout ministère sacerdotal. Guider vers l'Union avec Dieu est donc la mission de l'Église, après Marie Madeleine, Paul, les apôtres, les Pères et les Docteurs...

 

" L’Église, épouse du Christ et guide de la foi "

La vision de l'Église militante et triomphante chez Jean de la Croix est contemporaine du Concile de Trente, sans être marquée par la Contre-réforme. Le prêtre a sa place, privilégiée et exigeante, dans cette Église mystique et missionnaire. On doit recourir lui. " Qu'on laisse le prêtre, ministre de l'Église... " MC 3, 44, 3 Mais il doit être en premier " contemplatif " : " Qu’ils réfléchissent ceux qui s'adonnent à une activité sans mesure... " CSB 29, 3 et accompagnateur spirituel. VFB 3, digression Jean sait être agressif avec les prêtres qui ne font pas bien ce pour quoi ils sont envoyés : maîtres spirituels et confesseurs pour guider les âmes vers Dieu. Il est violent avec ceux qui ne savent pas s'effacer devant l'Esprit Saint au moment où il le faut ! Le prêtre reçoit mission de l'Église, il est inexcusable s'il n'accomplit pas avec compétence ce pourquoi il est fait.

L'évocation de ce qui peut être appelé les trois angles aigus de la pensée de Jean suffisent dans un premier temps à montrer l'envergure de sa vocation apostolique. Par ailleurs, son intention est d'écrire " large " pour que chacun se retrouve dans sa pensée. Elle saisit donc le particulier des vocations et chacun peut se situer dans la perspective du dessein de Dieu. Cette vocation forte en éveille, elle en suscite d'autres, elle soutient et aide tous les membres de l'Église.

 

La vocation sacerdotale

 

C'est un fait. Jean de la Croix a été choisi et envoyé comme prêtre dans l'Église de son temps. La vocation au sacerdoce est intégrée chez lui dès le départ. Les humanités faites chez les jésuites de Medina del Campo le font entrer chez les carmes comme choriste, c'est-à-dire à cette époque pour se préparer normalement au sacerdoce. La priorité de la fidélité à la vie religieuse exprimée au temps des études ne diminue en rien cette réalité. La " confirmation en grâce " lors de sa première messe exprime admirablement l'unité réalisée pour lui à ce moment de l'inauguration de sa vie de carme-prêtre. C'est ce qui en fera l'efficacité.

Si une vocation apostolique peut s'expliciter comme il vient d'être fait, indépendamment du sacrement de l'Ordre, comment dans la vie de Jean le sacerdoce s'est-il intégré à celle-là ? Sa vie et ses Écrits peuvent aider à exprimer ce qu'a été l’âme de son sacerdoce.

 

Sa vie

Formateur à Salamanque, à Baeza et à Alcalá de Henares, guide spirituel des frères, des sœurs, confesseurs de prêtres et de laïcs, souvent supérieur, la Réforme lui donne - quelles que soient les tensions externes ou internes - un rôle important lié à ce sacerdoce.

 

J. Meganck 19e siècle Bruxelles

 

Dès les premières fondations en Castille, Jean prêche dans les paroisses voisines. Il parcourt de nombreux kilomètres en Andalousie pour exercer des missions qui ne vont pas sans le sacerdoce. Les témoignages nous disent son amour de l'eucharistie dont il parlait souvent. Maître spirituel, il exerce donc tout particulièrement ce sacerdoce dans la célébration des sacrements de la Pénitence et de l'Eucharistie. Le sacerdoce pour lui, ou même le fait d'être supérieur, étaient vécus comme un service. Il est sans doute utile de rappeler combien était vive son humanité et efficace son sens fraternel. Une étude affinée de sa vie permet de comprendre que Jean a éviter des responsabilités plus importantes ou honorifique pour demeurer dans son chemin exigeant d’expérience spirituelle.

 

Ses Écrits éclairent sa pratique

Dans ses Écrits, Jean parle peu du prêtre en tant que tel, comme de la vie sacramentaire et liturgique en général. Ce n'est pas son propos. Bien au contraire, il veut montrer l'expérience que l'homme fait de Dieu, avec un minimum de " langage religieux technique ". Il parle de la mission de l'Église. Il parle une seule fois du baptême, dans le Cantique spirituel, pour le situer admirablement dans l'Alliance conclue à la Croix. CSB 23, 6 Les textes du Concile de Trente suffisent sans doute par ailleurs.

Sa vocation apostolique se fonde et s'équilibre dans la vie contemplative. " C'est une grande pitié de voir tant d'âmes... par manque de guide... " écrit-il dans le Prologue de la Monte du Carmel. Ces guides, pour qu'ils existent et soient bons, il les voit dans une vie mixte, contemplative et active, style de vie le plus parfait dans l'Église [Conseil n° 6 rapporté par le Père Élisée des Martyrs] tel qu'il le veut pour les réformés. Cela a déjà été perçu plus haut.

Il peut être dit que le sacerdoce, dans la vie de Jean, l'a conduit exprimer ces choses importantes sur l'expérience chrétienne et le devoir de l'Église. Quand Jean cite les prêtres de l'Ancienne Alliance ou les prophètes, c'est pour apporter un enseignement sur l'expérience de Dieu. Les prêtres de son temps apparaissent en liens avec le problème général de la vie spirituelle dans l'Église comme présidents de l'eucharistie : " Qu'on laisse le prêtre, ministre de l'Église, décider de quelle manière la messe doit se célébrer, il a reçu d'elle mission pour cela. Qu'on s'abstienne d'inventer des nouveautés, comme si l'on en savait davantage que l'Esprit Saint et son Église. " MC 3, 44, 3, comme prédicateurs " Plus le prédicateur est de vie sainte, plus le fruit qu'il produit est grand. " MC 3, 45, 4, comme confesseurs et maîtres spirituels : " Bien des maîtres spirituels font beaucoup de mal à de nombreuses âmes. " VFB 3, 31 Cela a déjà été dit.

Jean, avec le sacerdoce, agit et écrit à cause du grand besoin des âmes. Il est attentif à chacun. " Dieu mène chaque âme par un chemin différent. " VFB 3, 59 " Puisque l'âme demande à son Époux où il se cache, prenons-la par la main, et répondons à sa question en lui montrant le lieu précis où il se cache... " CSB 1, 6 Il répète qu'une âme vaut toutes les autres âmes, montrant ainsi que l'œuvre de Dieu est d'abord qualité. La plus grande sainteté d'une âme change le monde entier... Il indique dans ce sens que le centre parfait de l'âme, c'est le Christ. D'où la grande place qu'il a fait dans sa vie à l'accompagnement spirituel.

Jean vit un sacerdoce marqué par l'urgence évangélique. Il mène un combat pour libérer chez les chrétiens " la théologie mystique ". Il veut leur permettre par l'enseignement d'un chemin tout autant spécifique que traditionnel d'atteindre le but évangélique de l'union avec Dieu. Il s'agit de les libérer d'une souffrance inutile dans le chemin qui va à l'essentiel. Ce chemin passe par la nuit de l'esprit dans la foi.

Il est missionnaire en montrant le visage de l'Église " Épouse du Christ " et " Guide de la Foi ". Il révèle ainsi l'âme de l'Église et indirectement la sienne : la présence aimante de Dieu dans son humanité et l'expérience accomplie de la Trinité chez les baptisés et même chez tout homme, telles que le suggèrent tous les saints de la Réforme, et cela dans les pays de missions comme dans les terres de vieille chrétienté. C'est la nouvelle évangélisation que Jean voulait pour son temps. Jean devait d'ailleurs partir au Mexique quelques mois avant sa mort. Le pape Jean Paul II, dans son discours à Ségovie en 1982, a souligné le fait que l'enseignement de Jean pouvait atteindre ceux qui étaient arrêtés dans leur chemin vers Dieu par les limites visibles de l'Église.

Jean de la Croix, carme-prêtre, veut faire vivre l'Église de ce qui lui est essentiel. C'est son apport décisif, original et actuel. Ses Écrits représentent la théologie de cet essentiel. L'Église, communauté en marche à la suite du Christ vers le partage de la vie de Dieu devient efficacement apostolique dans la mesure même de sa contemplation, telle Marie-Madeleine, saint Paul et les apôtres.

 

Conclusion

On ne peut imaginer la personnalité de Jean de la Croix sans le sacerdoce. La préhistoire de la Réforme ne permet même pas une telle hypothèse. Jean n'a pas été tenté, du moins il ne l'aura pas été longtemps, par ce qui peut être appelé un " fondamentalisme religieux " qui ferait peu de place au sacerdoce. Les ermites de la Règle du 13e siècle célèbrent l'eucharistie le dimanche et les fêtes, selon la pratique orientale. Et la vie de l'Ordre en Europe manifeste un grand souci culturel. La majorité des religieux, suivant leurs capacités morales et intellectuelles sont prêtres. Par ailleurs, Jean participe au renouveau évangélique et ecclésial de son temps qui fait certainement grande place au sacerdoce. Venant en Europe, les Carmes avaient dû entrer dans la forme des Ordres mendiants, aujourd’hui appelés " apostoliques ".

Jean de la Croix est allé sur un chemin difficile. Les conflits d'orientation de la Réforme elle-même, les problèmes ecclésiaux du temps, l'ont sans doute aidé à aller le plus loin possible dans ce chemin extrême de la charité, tel qu'il le décrit. " L'union à Dieu " relie en lui sens apostolique et sacerdoce.

[Mis en forme en juillet 2002]

 

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