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Dominique
POIROT, carme déchaux |
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Chants de l’âme et du Christ, son Époux.

Dans le
cachot de Tolède, au temps de Pâques comme peut le justifier le thème, Jean de
la Croix compose les trente et une premières strophes de ce poème. Dénué de tout,
Jean conserve en sa mémoire le message des livres saints, surtout du Cantique
des cantiques. Dans le sillage de la tradition juive et chrétienne, il en fait
l'expérience personnelle et intérieure. D’une manière inégalée, alors qu’il se
retrouve privé d’univers, avec le lyrisme de la grâce, l’amour chante en sa
vie. Les autres strophes sont composées au cours des années suivantes : les
cinq dernières, à la suite d’un dialogue avec une carmélite, il portait sur la
beauté de Dieu dans l’oraison ; les trois précédentes, dans une solitude
contemplative ; et enfin, la onzième qui appelle la présence de Dieu.
L’ordre des strophes correspond à celui qui a été retenu par Cyprien de la
Nativité, et qui est appelé Version A’. La quête douloureuse du Bien-Aimé dans
les onze premières strophes fait place à l’apaisement de la rencontre avec le
symbolisme des fiançailles et du mariage spirituels.
Sur le
modèle de Garcilaso, poète profane tolédan que Jean connaît bien, les quarante
strophes de ce poème sont faites de cinq vers de sept, onze, sept, sept et onze
pieds. Philomèle est le nom mythologique du rossignol, souvent traduit par
Philomène. Aminadab personnifie l’ennemi de l’âme dans le Cantique des
cantiques.
Lorsqu'il
rédige les Commentaires que nous connaissons, Jean suit vers à vers ses
cantiques, telles paroles d'Écriture inspirée.
L’épouse
I
En
quel lieu t’es-tu caché,
Bien-Aimé,
en me laissant gémir d’ennui ?
Tel
le cerf effarouché,
M’ayant
blessée, tu as fui ;
J’allai
t’appelant, et tu étais parti.
II
Pasteurs,
lorsque vous irez
Jusques
au sommet, en rejoignant vos tentes,
Si
par bonheur vous voyez
Celui
dont l’amour me hante,
Dites-lui
mon mal ; je souffre et suis mourante !
III
En
quête de mes amours
Je
partirai par ces monts et ces rivages,
Sans
cueillir de fleurs en cours,
Sans
peur des bêtes sauvages ;
Les
forts et frontières me feront passage.
La
demande aux créatures
IV
Ô
forêts, sombres fourrés,
Plantations
de la main de mon Bien-Aimé !
Ô
espaces verts des prés
De
tant de fleurs parsemés !
Dites-moi s’il
a laissé sa renommée.
La
réponse des créatures
V
Mille
grâces il répandait
Dans
ces bocages qu’en hâte il traversait ;
Alors
il les regardait,
Son
visage paraissait ;
Revêtus
de sa beauté, il les laissait.
L’épouse
VI
Ah,
qui pourra me guérir !
Envers
moi, pour de bon, daigne t’obliger ;
Veuille
ne plus requérir
Désormais
de messagers ;
De
mon désir, ils ne peuvent se charger.
VII
Car
ceux qui sont à passer,
De
toi mil grâces me viennent détaillant ;
Ils
ne font que me blesser,
Ils
me laissent mourir en
Un
je-ne-sais-quoi qu’ils restent balbutiant.
VIII
Mais
comment persévérer,
Ô
vie, sans pouvoir vivre sa vie à soi ;
Et
voir la mort arriver
Des
flèches que tu reçois
De ce
qu’en toi du Bien-Aimé tu conçois
?
IX
Pourquoi
donc, ayant blessé
Ce
cœur, ne l’as-tu pas toi-même guéri ?
Et
m’en ayant détroussé,
Pourquoi
me laisser marri
Et ne
pas l’emporter, puisque tu l’as pris ?
X
À mes
angoisses pourvoie,
Puisqu’il
n’est personne qui m’en débarrasse ;
Que
mes yeux enfin te voient,
Lumières
nées de ta face ;
Et je
veux que pour toi seul, usage ils fassent !
XI
Découvre-moi
ta présence,
Et
que me tue la vision de ta beauté !
Comprends
que cette souffrance
D’amour,
rien ne peut l’ôter,
Sinon
ton visage et notre intimité.
XII
Ô
cristalline fontaine,
Si
dans le reflet de tes flots argentés
Tu
montrais, vision soudaine,
Ces
yeux tant sollicités
Qui
sont en mes entrailles représentés !
XIII
Détourne-les,
Bien-Aimé,
Voici
que je m’envole !
L’Époux
Reviens,
colombe !
Le
cerf blessé a bramé ;
Du
sommet que tu surplombes,
Sur
lui la brise fraîche de ton vol tombe !
L’épouse
XIV
Mon
Bien-Aimé, les montagnes,
Et
peuplées d’arbres, les vallées solitaires,
Les
îles à vie de cocagne,
Le
cours bruyant des rivières,
Le
souffle des brises que l’amour préfère !
XV
La
paix d’une nuit radieuse
Quand
se fait proche le lever de l’aurore,
La
musique silencieuse,
La
solitude sonore,
La
cène qui restaure et d’amour s’honore !
XVI
Notre
lit, enclos fleuri,
De
cavernes de lions l’entours enlacé,
Par
toile pourpre ennobli,
De
paix l’abord espacé,
De
mil blasons d’or en couronne agencés !
XVII
Suivant
tes traces elles excellent,
Les
jeunes filles qui courent le chemin,
Au
toucher de l’étincelle,
Avec
l’arôme du vin
Dont
les exhalaisons embaument divin.
XVIII
À
l’intérieur du domaine
De
mon Bien-Aimé, j’ai bu ;
quand je sortis
Au
large de cette plaine,
Mon
savoir était parti ;
Et le
troupeau jadis suivi, je perdis.
XIX
Là,
son cœur il me fit don ;
Là,
il m’enseigna une exquise sagesse ;
Et je
vécus l’abandon
Lui
laissant toute richesse :
Là,
des épousailles je lui fis promesse.
XX
Mon
âme s’est employée,
Avec
son fonds tout entier, à son service ;
Plus
de troupeau à soigner,
Et
plus aucun autre office :
Aimer
est devenu mon seul exercice.
XXI
Si
donc au jardin public,
De ce
jour, on ne m’a vue, ni rencontrée,
Que
ma perte l’on explique :
M’en
allant énamourée,
J’ai
voulu me perdre, et j’ai été gagnée !
XXII
D’émeraudes
et fleurs des landes
Aux
fraîches matinées, choisies et cueillies,
Nous
tresserons les guirlandes
Que ton
amour a fleuries,
Et
qu’un de mes cheveux entrelace et lie.
XXIII
Par
un seul cheveu, d’un coup,
Dont
le vol sur mon col tu considéras,
Tu
l’admiras sur mon cou
Et,
pris en lui, tu restas ;
Et
avec l’un de mes yeux, tu te blessas.
XXIV
Lorsque
tu me regardais,
C’est
ta grâce qu’en moi tes yeux imprimaient,
Et
pour cela, tu m’aimais ;
Alors
les miens méritaient
D’adorer
ce qu’en toi enfin ils voyaient.
XXV
Veuille
ne pas me bouder,
Car
si de couleur brune tu m’abordas
Tu
peux bien me regarder ;
Déjà
tu me regardas
Quand
la grâce et la beauté tu me cédas.
XXVI
Attrapez-nous
les renards,
Car
la voici déjà fleurie notre vigne ;
Que
de roses sans retard
Nous
composions une pigne,
Et
que nul ne paraisse sur la colline !
XXVII
Contiens-toi,
Bise glaciale ;
Viens
Auster, des amours tu as la saveur,
Souffle
en mon jardin nuptial ;
Et
que courent ses senteurs,
Et le
Bien-Aimé paîtra parmi les
fleurs.
L’Époux
XXVIII
Elle
a pénétré, l’épouse,
Dans
l’agréable jardin tant désiré ;
Et
repose, plus jalouse,
Le
cou librement posé
Sur
les bras pleins de douceur du Bien-Aimé.
XXIX
Alors
au pied du pommier,
Là,
avec moi tu as été fiancée ;
Là,
ma main je t’octroyai,
Et tu
étais réparée
Au
lieu où ta mère avait été violée.
XXX
Oiseaux
de légers plumages,
Et
vous lions, cerfs, daims qui allez bondissants,
Montagnes,
vallées, rivages,
Eaux,
brises, rayons ardents,
Et
crainte des nuits blanches avec leurs tourments !
XXXI
Par
les agréables lyres
Et le
chant des sirènes, je vous conjure
De
laisser tomber vos ires ;
Et ne
touchez pas au mur
Pour
que l’épouse trouve un sommeil plus sûr.
L’épouse
XXXII
Ô
vous, nymphes de Judée,
Pendant
que parmi les fleurs et les rosiers
Monte
l’ambre parfumé,
Demeurez
dans vos quartiers ;
Et
qu’approcher notre seuil vous ne tentiez !
XXXIII
Tiens-toi
caché, doux Ami,
Et
regarde avec ta face les montagnes,
Et je
t’en prie, mot ne dis !
Mais
regarde les compagnes
De
celle qui court aux îles de cocagnes.
L’Époux
XXXIV
La colombe
blanche et belle
Avec
son rameau, dans l’arche est retournée ;
Et
déjà la tourterelle,
Le
compagnon désiré
Sur
les rivages verdoyants a trouvé.
XXXV
En
solitude vivait,
Et en
solitude elle avait fait son nid ;
En
solitude elle allait,
Guidé
par son seul chéri,
Aussi
en solitude, d’amour meurtri.
L’épouse

XXXVI
Bien-Aimé,
s’esjouissant
Allons
ensemble nous voir en ta beauté
Sur
le mont ou son versant
D’où
naît l’onde avec clarté ;
Entrons
plus avant dans la compacité.
XXXVII
Et
vite, aux plus élevées
Cavernes
de la pierre nous monterons,
Elles
qui sont bien cachées ;
C’est
là que nous entrerons,
Et
au suc des grenades nous goûterons.
XXXVIII
Alors
tu me montrerais
Ce
que mon âme prétendait jusque-là ;
Et
puis tu me donnerais,
Toi
dont la vie me combla,
Ce
que l’autre jour déjà tu me donnas.
XXXIX
Le
souffle de l'air en gage,
La
mélodie de la douce Philomèle,
Tout
le charme du bocage
Au
cours de la nuit sereine,
Dans
la flamme qui consume et plus ne peine !
XL
Personne
ne regardait,
Aminadab
ne paraissait plus là-haut,
Le
siège se distendait,
Les
hommes sur leurs chevaux
Dévalaient
les versants à la vue des eaux.
et
traduction littérale