Le ministère de l’accompagnement spirituel

 

Thérèse de Jésus et Jean de la Croix, par leur vie et leurs Écrits, explicitent des enseignements précieux sur la pratique de l’accompagnement spirituel. Mon propos n’est pas de les rapporter, mais d’en montrer brièvement une pratique contemporaine.

Chaque jour, ce ministère ouvre à la contemplation de ce qui fait la réalité profonde et bien vivante de l’Église en ce temps.

 

Le contexte ecclésial

Si ce ministère s'exerce dans un seul à seul, les personnes qui le vivent appartiennent à une époque et ne peuvent s'en échapper, ni s'y situer. L’image que l'Église donne d'elle-même est inévitablement contrastée. La manière dont elle est perçue met en avant dans nos régions la désaffection des rites et des sacrements, la religiosité envahissante des apparitions et l’attrait pour les phénomènes extraordinaires, les distances de la hiérarchie ou son hypertrophie, les fixations sur le légalisme moral, les intentions politiques, la complexification de la pensée doctrinale et la rigidité qui en découlent, la ferveur éphémère des grands rassemblements, les tendances sectaires... Cette énumération, d'emblée, montre des versants mitigés de notre vie ecclésiale. Ils marquent les personnes, les plus jeunes surtout... Cette image ne saurait cependant ôter à l'Évangile et à l'Église du Christ leur force de séduction... Le dialogue de l'accompagnement spirituel va au cœur même de ce que vit la personne, de ses difficultés, de son désir de vérité et de bien, souvent très éloigné de ces perceptions de la vie de l'Église.

De même que l'hymne à la charité de saint Paul chante la hiérarchie des charismes 1Co 13, chacun, le regard purifié, dans la communion des saints, peut voir en transparence l'œuvre de la charité : "Le Christ voulait se présenter l'Église à lui-même toute resplendissante, sans tache ni ride ni rien de tel, mais sainte et immaculée." Ep 5, 27 L'accompagnement spirituel coopère à ce resplendissement. C'est aussi ce vers quoi, humblement, se veut orientée cette réflexion.

Peut-on aussi tenter une brève rétrospective historique qui aide à comprendre le présent ? Précisons bien que ces réflexions initiales de type général veulent simplement rappeler un contexte. Elles n’indiquent nullement une quelconque orientation dans le ministère spécifique dont il va être question. Malgré ses textes parfois composites, Vatican II a ouvert un avenir, et Mai 68 - interdisant d’interdire - était inévitable. Chacun, selon sa propre histoire et son milieu d’origine, apprécie positivement ou négativement ces événements qui ont déstabilisé nos sociétés. De toutes les manières, au seuil de ce nouveau millénaire, nul ne peut s’exprimer en ignorant les mutations de la pensée et l’évolution des mœurs. Chacun, selon son âge, porte plus ou moins facilement ce passé, vécu ou non. Les moins de vingt ans manquent souvent de repères… Et beaucoup d’adultes, pour se rassurer, répètent depuis des années que nous sommes, soit au creux de la vague, soit en reprise assurée… Face aux communautés chrétiennes qui s’amoindrissent, certains érigent des défenses de type sectaire ou au contraire font preuve d’un libéralisme inconsistant et désagrégeant : ce qui bloque souvent chacun sur ses positions et paralyse le dynamisme d’une Église envoyée pour le monde.

Le dialogue de l’accompagnement, certes, ne pourra ignorer ces courants divers ; s’agissant d’un art de vivre, il invitera nécessairement à évoluer dans la pensée. Je me souviens de la réflexion d’une jeune autour des années 68 : " C’est fatiguant de penser ! " Mais le but d’un tel exposé demeure bien avant tout de montrer la beauté de ce ministère qui permet d’approcher l’œuvre de Dieu dans les cœurs, et peut-être, par grâce, d’y coopérer. Il déploye le dialogue, souvent loin de ces généralités, en puisant à la source de la parole de Dieu faite chair, vivante en la vie. Il contemple ce qui fait la réalité vivante et profonde de l’Église animée par l’Esprit.

 

La question préalable

Cependant une question préalable apparaît dans la rédaction d’un tel texte : " Est-il possible de parler d’une pratique qui appelle en son principe le respect de la confiance accordée et donc le secret ? "  - Oui, parce que l’expérience se situe au cœur de la vie humaine, croyante et chrétienne. – Oui, avec appréhensions : celui qui en parle ne doit retenir que des caractéristiques générales. Chacun peut se reconnaître, mais il ne peut être reconnu en ce qui relève de la confidence particulière.

 

Le demandeur

Le demandeur vient de tous horizons. Chacun, homme ou femme, jeune ou moins jeune vit des réalités, connaît des situations qui peuvent être très diverses : vouloir tout simplement prendre au sérieux les engagements de sa vie chrétienne ; être en recherche de soi-même ; s’interroger sur le célibat ou le mariage, sur sa vocation dans l’Église : laïcat, sacerdoce, vie religieuse ; avoir connu un échec dans un engagement de vie familiale, ou après quelques pas dans la vie religieuse ; être prêtre dans le ministère, religieuse ou consacrée ; chercher une aide dans sa vie de prière ou familiale ; avoir vécu une conversion récente ; connaître une grande épreuve ou rencontrer beaucoup de difficultés dans sa vie ; faire un parcours analytique ; être engagé dans la vie professionnelle, sociale, ecclésiale.

La  personne plus âgée ou celle qui voit le temps passer ne sait plus très bien où elle en est de sa vie chrétienne, elle se situe devant le problème de la mort et le désir de bien vivre une fin de vie. Elle demande une initiation à la lecture des Maîtres du Carmel.

On le voit : il n’y aura pas deux situations de vie identiques, parce qu’il n’y a pas deux personnes semblables : chacun est unique dans l’histoire intime de sa vie et sa liberté. Même si l’on peut s’empresser d’ajouter : il y aura des analogies dans les comportements, mais il ne faudra jamais oublier l’originalité absolue de la personne.

J’exclus cependant de cette réflexion, l’accompagnement de communautés contemplatives qui fait appel à une démarche plus spécifique.

 

Ses motivations

Au départ, l’accompagnateur va chercher à comprendre pourquoi telle personne souhaite un accompagnateur spirituel, car les motivations conscientes et inconscientes sont diverses : pour des plus jeunes, le désir d’être aidés dans la recherche d’une vocation ; pour ceux qui ont passé le cap, le souhait d’apprendre à prier, le désir de mettre de l’ordre dans sa vie et d’y discerner la volonté de Dieu… Le temps précise la réalité de ce besoin. Plusieurs rencontres sont souvent nécessaires pour que s’expriment le ou les motifs de la démarche pour que la confiance permette une expression de l’attente réelle.

 

Le choix de l’accompagnateur

Dans le désarroi d’une société et d’une Église qui changent, le ministère de l’accompagnement spirituel trouve aisément sa place : il ne manque pas de demandeurs. La raréfaction des prêtres, leur manque de disponibilité, voire de compétence, rendent difficile cette recherche. Des religieuses ou des laïcs peuvent assumer certains aspects de l’exercice d’accompagnement spirituel, surtout celui de l’initiation à la prière. Ce fût le cas de Laurent de la Résurrection. Mais il manque dans l’exercice ce qu’apporte spécifiquement le ministère sacerdotal, en particulier la célébration du sacrement de la réconciliation. Il semble plus facile de trouver médecins ou psychologues, professions reconnues et rétribuées, que de trouver " le " prêtre disponible et " apte à ".

À notre époque, le choix de l’accompagnateur n’en demeure pas moins souvent lié à sa notoriété, à sa position dans l’Église, au fait qu’il ait été recommandé… ; mais plus que choisi, l’accompagnateur est trouvé, reçu. Il n’est donc pas d’abord un père, un psychologue… encore que de multiples composants puissent l’aider dans son rôle d’accompagnement. À une époque où l’esprit sectaire est justement dénoncé jusque dans l’Église, l’accompagnateur, ou conseiller, ou guide, ou directeur, ou maître, ne peut en rien être pris pour un Gourou, et encore moins se laisser entraîner à jouer ce rôle. Il doit aider son disciple à grandir dans la liberté et la maturité. Thérèse ne disait-elle pas de rechercher un conseiller spirituel très différent de soi, précisément pour que toutes les questions soient rencontrées. Il œuvre à la recherche de la vérité. Il est témoin de l’œuvre de l’Esprit.

Il est fait appel à lui et il est gardé pour ce qui rayonne de sa personne, de sa vie, de son histoire, souvent parce qu’il est prêtre et religieux tout simplement. Quelles que soient les médiations qui orientent vers tel ou tel, connu d’une manière ou d’une autre, l’accompagnateur est reçu librement, et il lui est fait confiance. Finalement et c’est heureux, la raison pour laquelle la personne s’adresse à tel ou tel accompagnateur reste souvent non explicitée.

 

Son comportement

Le rôle de guide spirituel est rencontré dans les Écritures. Il apparaît dans sa pratique sous plusieurs formes : maître, pasteur, père, enseignant… Souvent d’ailleurs ces formes sont dénoncées parce que mal exercées : " guides aveugles " Mt 23,16. Suivant les époques et les situations de l’Église, à cause aussi des personnalités différentes, la manière d’exercer ce rôle varie. Deux attentions essentielles cependant ne peuvent manquer : la vie avec Dieu et la maturité chrétienne.

" Savoir, expérience et prudence " sont les qualités que Thérèse de Jésus demande au guide spirituel. Elle privilégie la prudence et l’expérience ; " Des savants, on en trouvera toujours , ajoute-t-elle, ce qui n’est pas le cas des qualités précédentes ! " Il est difficile de savoir si de telles qualités sont possédées. Mais un ensemble de comportements inspire confiance : écoute, discrétion, humilité… De toutes les manières, l’accompagnateur ne s’érige pas lui-même comme tel. Redisons-le : il est choisi et reçu.

D’une certaine manière, l’accompagnateur se laisse guider par la personne qui vient à lui. Il est à l’écoute avec elle de l’Esprit saint. Tout en étant humain, disponible et en agissant avec gratuité, il veille ordinairement à ne pas s’impliquer lui-même dans le discernement, encore qu’il doive se comporter avec simplicité. Le guide spirituel, le père spirituel, le confesseur - les termes sont désuets - accueille avec empathie… pour comprendre. Il n’a pas à hâter un jugement, un conseil.

C’est Dieu qui guide l’âme, même si le médiateur – en l’occurrence – l’accompagnateur porte toute la densité de sa propre vie dans sa parole. Il attire l’attention sur le primat de la vie théologale, en regard du jugement moral, et exprime inévitablement la foi en l’Incarnation et ses conséquences dans une vie chrétienne. L’accompagnateur a toujours un effort d’écoute à faire, pour être autant que faire se peut " tout à tous ". Chaque relation est et demeure originale ! Le non-dit et la liberté ont finalement grande place dans ce ministère.

Avant d’énoncer sa pensée ou une pensée susceptible d’être reçue, il est de toute évidence important d’entendre celle de la personne qui vous fait confiance, dans son expression la plus complète, selon son niveau d’engagement ou la situation qu’elle vit. Cela relève de la bonne pratique traditionnelle : " Pour enseigner l’anglais à John, il faut d’abord connaître John ". Plus encore en ce qui concerne une vie chrétienne, il importe d’accueillir la personne où elle en est, et de l’aider à marcher avec droiture dans la vie vers son vrai bonheur. " Vois, je te propose aujourd’hui vie et bonheur, mort et malheur… Choisis donc la vie. " Dt 30, 15-20Dieu mon Seigneur m’a donné le langage d’un homme qui se laisse instruire, pour que je sache à mon tour réconforter celui qui n’en peut plus. La Parole me réveille chaque matin… " Isaïe 50,4 L’accompagnateur parle quand il le juge nécessaire et utile. Pour ce qui est de la vie, il le fait en peu de mots. L’expérience montre alors que ces derniers portent, sont entendus. Il peut être amené à le faire par quelques explications, s’il s’agit de notions et d’approches générales… Mais ce n’est pas ordinairement le lieu d’enseigner !

Le Modèle de l’accompagnateur réside dans sa propre relation avec le Dieu de l’Évangile, qui est un Dieu d’amour et de patience. Le chemin est long, comme est longue la vie. Le temps est court, comme l’amour n’attend pas. La marche du disciple est faite d’étapes, de dépassements et de repos… Il porte et garde en lui la connaissance de qui lui a fait encore confiance. Comme le Père de la parabole, il attend toujours le fils en errance… sans reproches à formuler, pour la joie des retrouvailles.

 

Les premières rencontres

Le demandeur porte normalement l’intention de se présenter en vérité. Il fait ainsi mémoire de sa vie. Il peut le faire oralement, ou par écrit. Il relate les faits marquants de son histoire, lue par lui, pour engager et faciliter la suite du dialogue.

Très vite apparaissent les tendances fondamentales de la démarche. Elles se situent entre l’attitude de docilité et le seul besoin d’exprimer ses choix sans tellement désirer les soumettre à l’examen d’un discernement. La docilité fait place concrètement à la réflexion et à l’intention de rechercher dans un échange les solutions et résolutions de vie. Ce qui ne veut pas dire s’en remettre à une autorité : la liberté demeure le plus grand des biens à développer ! Le manque de docilité profonde cache des défenses fragiles. Il s’exprime par des idées arrêtées et bloquées. Il apporte des conclusions et des décisions prises. Il souhaite une reconnaissance.

L’accompagnateur sait se taire, par amour et par psychologie. Il laisse le temps au temps ! Dans les premières rencontres, des conseils de lecture, de manières de prier, de se comporter peuvent quelquefois être utiles. Mais le demandeur souhaite sa demande honorée avec le temps. Le plus souvent, il part avec l’intention de revenir, et paisible dans sa confiance. Il en est peut-être de la démarche d’accompagnement comme de la prière de demande : Dieu répond autrement…

 

Le contenu des dialogues

Au début du siècle, on parlait de directeur spirituel. La direction se cantonnait ordinairement dans un encadrement étroit du comportement individuel : le dirigé rendait compte de sa vie d’oraison, de la manière dont il accomplissait son devoir d’état et respectait les commandements de Dieu et de l’Église : il pouvait également se confesser. La direction entraînait une relation de dépendance.

Aujourd’hui, d’une certaine manière, la pratique de l’accompagnement spirituel appelle une grande variété d’attentions. Elle se doit de prendre en compte, dans le respect de la liberté, tout le champ de la vie de la personne dans son univers. Ce qui est recherché, c’est la maturité chrétienne et la liberté de l’enfant de Dieu.

 

Originalité de chaque dialogue et de chacun des dialogues : Le style de l’entretien et son contenu varient suivant chacun. Il se développe, même difficile, dans la sérénité qu’apportent la démarche même du demandeur et l’attitude de celui qui l’accueille. De toute manière, il est impossible de rendre compte du contenu du dialogue, à cause de la diversité et aussi de la confidentialité déjà évoquées. Seules quelques généralités peuvent être énoncées. Ce qui est certain, c’est que l’accompagnateur doit porter en lui la mémoire de ce qui lui a été confié - chacun est unique -, et donc cheminer, dans une attention soutenue, avec celui qui lui fait ainsi confiance.

 

L’entrée en matière et l’exposé des réalités majeures : Le point de départ peut être une interrogation de la personne ou une expression de ce qu’elle vient de vivre ou la reprise d’une difficulté fondamentale. Il est ordinairement préparé. Quelques fois, le contexte permet à l’accompagnateur une parole qui met en confiance ou qui oriente vers une autre réflexion pour quelques moments. Mais il importe de laisser très vite la personne expliciter librement ce qu’elle vit, ses questions, ses difficultés, ses joies, ses états d’âme, ses états compulsifs, son évolution personnelle, voire ses expériences mystiques extraordinaires. Le besoin d’un merveilleux religieux envahit notre temps ; chacun peut être tenté de s’y laisser prendre. Ce qui a été confié dans les premières rencontres réapparaît... Il y a des choses qui ne peuvent et ne doivent se dire que là. Accueillir, écouter, permet quelquefois de surmonter ce qui ne peut se juger, et de permettre avec douceur et simplicité l’émergence d’un aspect plus vital et profond de la personne.

 

La forme de spiritualité : Avec le temps, la personne livre sa forme de spiritualité, mise en place par les conditionnements antérieurs. Il n’est pas rare qu’une évolution se fasse jour dans sa vie. La vie est le reflet de la prière, la prière le reflet de la vie. Dans ce chemin, la tradition du Carmel dit évidemment des choses très fortes. L’accompagnateur rappelle le primat de l’amour sur la multiplicité des dévotions ou celle des œuvres. Elles peuvent être satisfaction de soi plutôt qu’amour authentique. La prière va de la familiarité avec Dieu à cause de son humanité en Christ, au total abandon dans le vouloir toujours aimant du Père. L’accompagnateur oriente vers la simplicité. De toutes manières, le guide spirituel encourage le demandeur dans le chemin de renouveau spirituel entrepris ; il va vers la certitude de " se savoir aimé ", selon la définition de l’oraison par Thérèse.

 

" Dieu a tant aimé le monde " Jean 3, 16 : Les grands problèmes de l’heure, comme ceux qui bouleversent nos sociétés, parce qu’ils interfèrent de près ou de loin, peuvent être évoqués. Ils pourraient demeurer étrangers dans le climat feutré et facile d’un seul à seul de parloir. Mais souvent sans grands discours, la personne se situe autant que possible dans le réel de l’aujourd’hui pour penser et agir, et surtout pour partager le regard d’amour que Dieu porte sur ce monde.  Elle peut aussi exprimer sa perception de l’Église, se situer dans les courants qui traversent la société, dans les interférences et influences qui viennent de la rencontre des populations et des religions… Il n’est pas rare à notre époque que quelqu’un ait cherché ou cherche encore un horizon de vie dans des disciplines venant d’ailleurs : yoga, zen.... On a parlé de spiritualité de supermarché ; c’est finalement une réalité que je rencontre rarement, sinon jamais ! De telles démarches auraient pu fourvoyer : elles ont été des étapes. De belles synthèses se révèlent aussi : Christ est seul Seigneur ! Plus gênants sont les à priori de type intégristes et manichéens venant quelquefois d’une éducation chrétienne mal centrée ; ils cachent souvent des problèmes de vie à traiter à un autre niveau.

 

La recherche du comportement vrai : Toute spiritualité vraie prend sa source dans l’Évangile ; et là, il n’a qu’une spiritualité ! Mais de même qu’il y a des familles religieuses spirituelles, chacun vit son christianisme dans l’originalité de son histoire, de la formation reçue d’une époque ou région du monde, de l’état où il en est de sa quête. Autre est ce qui est dit, ce qui est perçu, ce qui est vécu… C’est le fait ordinaire de la connaissance de soi et de la croissance dans le dialogue. La pièce de Pirandello " À chacun sa vérité " rappelle chacun à beaucoup d’humilité et de prudence. Différents aspects de l’existence de la personne finissent par être évoqués avec le temps : la santé, le travail, l’équilibre de vie… L’accompagnateur peut quelquefois rappeler des choses dites antérieurement, proposant des liens qui aident la personne à mieux se comprendre. Il importe donc de voir les personnes dans le concret de leur être avec Dieu et dans la vie relationnelle. Sont alors évoqués le " devoir d’état ", les quelques ou multiples engagements familiaux, sociaux, professionnels, ecclésiaux, caritatifs… En toute situation, le comportement le plus conforme à la vérité de l’Évangile est recherché.

 

Psychanalyse, psychothérapies diverses et accompagnement spirituel : Un demandeur peut être déjà en parcours analytique. Il peut lui être suggéré une démarche de ce type pour tenter de progresser dans la connaissance de soi. Les deux domaines ne sont alors ni concurrents, ni analogues. Les vertus théologales peuvent animer une personnalité psychotique ou qui porte des tendances névrotiques. L’accompagnement spirituel et la lumière sur soi qu’apporte la psychologie peuvent rendre plus libre et ouvert à la dimension spirituelle et à l’accueil d’un sens révélé, de même qu’ils peuvent remettre en question une construction religieuse qui cache la personnalité véritable. Le travail de l’analyse est d’amener à la prise de conscience de sa vérité. L’accompagnement spirituel rend attentif à la volonté aimante de Dieu.

 

Le conseil et le jugement : Il arrive que la personne demande conseil dans un contexte de vie difficile à gérer, pour trouver le comportement personnel, religieux, social le plus juste et approprié. Des exemples assez communs et extérieurs peuvent être donnés : la manière de prier, la pratique du jeûne et de la pénitence, la manière de vivre sa sexualité, telle ou telle relation, l’opportunité de dire ou ne pas dire telle chose… L’accompagnateur doit parfois interroger sur le bien fondé d’un comportement, pour en discerner l’authenticité évangélique. La vérité d’une expérience spirituelle se vérifie dans la manière de vivre. Le contexte concret de la vie personnelle, familiale ou sociale, professionnelle, répétons-le, revêt une grande importance. Le moment venu, l’accompagnateur se trouve dans la situation où il doit porter un jugement, par exemple sous forme d’interrogation : telle forme de caractère, telle manière de se comporter… sans jamais oublier de rappeler l’immense ouverture du cœur de Dieu. Chaque difficulté renouvelle, dans la grâce d’une perception plus évangélique, le sens de Dieu, de soi et des autres… Mais ce qui doit grandir chez le demandeur, c’est l’esprit de liberté. Un conseil donné et motivé pourra ne pas être suivi, un jugement porté pourra ne pas être reçu. Cela n’est pas important si le choix fait par l’accompagné est rapporté dans la confiance.

 

Une parole de vie : Dieu est patient. Ce qui importe, c’est la persistance et la cohérence maintenue de l’entretien confiant. La personne se livre elle-même ou elle reconnaît l’œuvre de Dieu en elle. Elle vit d’espérance. Quand une correspondance écrite est amorcée, sauf exception, le contenu est repris à la rencontre régulière. Le dialogue se poursuit sur le mode de la parole orale délivrée. Chaque entretien ne devrait pas prendre fin sans qu’ " une parole de lumière et d’amour " selon la manière de Jean de la Croix, soit emportée sous une forme ou sous une autre. Le désir de revenir va le plus naturellement de soi.

 

L’œuvre de l’Esprit

L’Esprit saint enseigne par toutes sortes de médiations, y compris soi-même… relativement ! par l’Église, par la formation humaine et religieuse antérieure, les événements. L’Esprit parle par son Église. La réflexion et la prière de nombreux chrétiens qui se retrouvent en groupe dans la durée en témoignent…

Mais dans le choix fait d’un accompagnement spirituel, c’est évidemment l’Esprit saint qui est le guide. Accompagnateur et accompagné se mettent à son écoute dans l’aujourd’hui, sans jamais le faire parler magiquement ! L’Esprit saint agit, réchauffe, plus qu ’il ne parle. D’ailleurs " il ne m ‘a jamais parlé ", dit Thérèse !

Le rôle de l’accompagnateur est essentiellement d’encourager la renaissance à soi-même du disciple dans la nouveauté de l’Évangile. C’était l’entretien avec Nicodème (Jean 3). L’accompagnateur est l’ami de l’Époux : " Qui a l’épouse est l’Époux ; mais l’ami de l’Époux qui se tient là et qui l’entend, est ravi de joie à la voix de l’Époux. Telle est ma joie, et elle est complète. Il faut qu’il grandisse et que moi je décroisse. " Jean 3, 29-30

 

Le sacrement de la réconciliation

Si la personne ne le pratique pas, au moment opportun, si la transparence se veut plus entière et si l’entretien se vit en Dieu, il apparaît normal de proposer le sacrement de la réconciliation. Celui-ci permet à l’accompagnateur et au " dirigé ", au " pénitent " - les termes sont aussi désuets - de vivre avec étonnement la parole de l’Évangile : " Quel est donc le plus facile, de dire : Tes péchés te sont remis, ou de dire : Lève-toi et marche ?… Les foules glorifièrent Dieu d’avoir donné un tel pouvoir aux hommes. " Matthieu 9, 5-8

 

Le but du dialogue

Le but est évidemment de guider le chercheur de vérité vers Dieu, vers une vie plus unie à Dieu et paisible en lui. Cela implique des réalités très différentes : parvenir à " se savoir aimé ", en vérité, ce qui donne sens et bonheur dans le cœur ; parvenir à discerner dans le concret de sa vie et " mettre en pratique " ce que l’Évangile appelle " la volonté de Dieu ", ce qui donne sens et bonheur dans la chair dont nous sommes façonnés.

Interviennent dans cette voie, d’une manière ou d’une autre, les remises en question sur soi, sur Dieu et sa relation à autrui, dans une réception toujours plus juste de l’Évangile. Le dialogue aide le demandeur à progresser dans la connaissance de soi et dans sa manière de juger autrui et soi-même. Les difficultés rencontrées deviennent autant de moyens de rencontrer Dieu, comme l’affirme l’ensemble de la Révélation : " On t’a fait savoir, ô homme, ce qui est bien, ce que le Seigneur réclame de toi : rien d’autre que d’accomplir la justice, d’aimer la bonté et de marcher humblement avec ton Dieu " Michée 6,8. Les multiples enseignements des Maîtres du Carmel viennent confirmer cette marche dans la foi. Le guide spirituel aide à trouver la forme de spiritualité appropriée pour la personne ou pour le moment qu’elle traverse. Il y a autant de spiritualités, dans le fonds et dans la forme, que de personnes. Il faut le répéter : chacun est unique pour Dieu… Là est le plus important à discerner, et le plus incommunicable : c’est ce qui fait partie du " secret du Roi " Tobie 12, 7, comme le dit l’ange Raphaël à Tobie et Tobit.

 

La durée et l’interruption ou la fin d’un dialogue

La régularité des rencontres est importante : une fois par mois en général, dans un entretien qui peut durer une heure, un peu moins, un peu plus. Mon étonnement est de constater la régularité et la fidélité.

Lorsqu’une personne souhaite interrompre, il arrive qu’elle ne voit plus de choses à dire, ou qu’il soit difficile d’aborder un nouveau pourquoi dans sa vie, ou d’affronter une question dérangeante… Le temps est à Dieu. Il est des retours…

L’interruption de l’accompagnement ne vient pas ordinairement de l’accompagnateur. Le pourquoi de l’interruption est souvent difficile à clarifier… Tout homme est limité ! Surtout celui qui se veut homme de Dieu.

 

L’action de grâce

Recevoir ainsi deux ou trois personnes par jour, qui viennent et vous quittent pour la joie de Dieu, met au cœur de celui qui le vit les sentiments mêmes d’un Dieu qui est Père, ou d’un grand frère dans le Christ. Chacun, chacune se sait porté dans la prière, dans sa relation personnelle avec Dieu ; l’intercession affectueuse intervient.

Voyant chacun s’engendrer lui-même dans le souffle de l’Esprit, accompagner permet de découvrir l’Église vivante autrement. Elle se vit en profondeur dans la contemplation des lueurs vives de l’Évangile. C’est l’Esprit qui prend soin d’enseigner plus encore le cœur des hommes, enfants de Dieu, tel le Père son Fils, tel l’Époux Bien Aimé son âme épouse bien aimée. " Il convient de garder le secret du Roi, tandis qu’il convient de révéler et de publier les œuvres de Dieu. Remerciez-le dignement. Faites ce qui est bien, et le malheur ne vous atteindra pas. Mieux vaut la prière avec le jeûne… Je vais vous dire toute la vérité, sans rien vous cacher : je vous ai déjà enseigné qu’il convient de garder le secret du roi, tandis qu’il convient de révéler dignement les œuvres de Dieu… " Tobie 12, 7-12

 

Pâques 2001 D.P.

 

L'accompagnement chez Thérèse d'Avila et Jean de la Croix

 

Digression dans La vive Flamme d'Amour

 

Textes personnels 

 

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